Manières de généraliser

2.1. Définition de la généralisation

2.2. Philosophie de la connaissance

2.3. Sociologie

2.4. Politique

 

« Moi, par exemple ! »

 

Un procédé de généralisation politique très courant est celui qui commence dans le discours par l’expression : « Moi, par exemple,… ». Cette formule ne produit pas seulement une situation d’énonciation dans laquelle le locuteur surestime l’intérêt de son propre cas et imagine en même temps que les autres passeront sur les complaisances de son amour-propre. En affirmant « Moi, par exemple.. », le locuteur cherche bien à dire quelque chose à propos d’une situation qu’il sait partagée par tous les autres (réforme à venir, évolution du marché, décision touchant à l’organisation, à quelque échelle que ce soit). Il prétend ainsi contribuer à une opinion ou à une argumentation au sujet de cette situation collective. Comment espère-t-il convaincre en parlant de lui-même alors qu’il est question de tous ? Il est possible qu’il argumente par défaut, usant d’un droit de parole que tous lui reconnaissent, sans être en mesure de parler d’autre chose que de lui-même et de s’élever à un point de vue d’une généralité suffisante. Ou bien il compte sur l’empathie qui caractérise des individus auxquels la démocratisation des rapports sociaux apprend à se considérer mutuellement comme semblables (Savidan, 2007, p 145). Chacun est assuré que sa propre expérience exemplifie ce que tous les autres éprouvent. La fonction de l’exemple, et de la généralisation politique qu’il sous-tend, serait purement rhétorique, voire esthétique. Le locuteur prétendrait « peindre », de façon plus frappante, une expérience que les autres connaissent sans penser à la dire. Il se pourrait cependant que l’exemple ait ici, comme dans une réfutation scientifique, la fonction d’un contre-exemple. Le locuteur ne prétend pas illustrer ce que tout le monde éprouve. Il dit plutôt qu’une seule situation comme la sienne (et peut-on lui reprocher de s’appuyer sur ce qu’il connaît le mieux ?) suffit à invalider ou du moins à critiquer les processus d’organisation ou de décision qui affectent la généralité de la vie collective. Mais il laisse entendre du même coup que la politique « valable », la bonne politique, est celle que ne réfutera aucun contre-exemple ou bien - puisque la politique n’a pas les prétentions explicatives d’une théorie scientifique - qui saura résister aux « moi, par exemple », même s’ils deviennent de plus en plus nombreux.