Conclusion

Nous ne pouvons « vouloir ensemble » qu’en raison de ce qui nous est commun et il en résulte que nous devons « vouloir ensemble » conformément à ce qui nous est commun. Tels sont les deux principes sur lesquels repose une politique du commun. Ils ne se déduisent pas de la référence à une communauté politique établie. Ils expliquent plutôt comment l’action politique, en dehors de ses autres effets, produit aussi ce résultat hypothétique et renouvelable qu’est une communauté politique. Il est toujours téméraire de bâtir conceptuellement un modèle d’action politique. Dans la mesure où la politique est un domaine où l’on agit, elle tire son sens de l’idée d’un changement possible à la fois dans la réalité de la vie collective et dans la façon de gouverner. L’usage du conditionnel semble donc légitime pour dire comment il faudrait agir politiquement ou même ce que devrait être « la politique » elle-même. Mais le conditionnel signifie aussi parfois le manque de réalisme, voire l’utopie suspecte. A ce titre, il suscite une méfiance ou un scepticisme que soutient souvent une espèce de bon sens. On prétend savoir, au passé ou au présent de l’indicatif, ce qu’est la politique (comment ça marche en politique). On pense également être en situation, sur la base d’une connaissance plus ou moins empirique de « la nature humaine », des relations de pouvoir, des mécanismes de tel ou tel compartiment de la réalité, du fonctionnement des organisations, des sociétés, d’affirmer que la politique ne peut être que ce qu’elle est déjà. Cette opposition entre les modes de la conjugaison, et par conséquent entre les modes qui nous permettent de dire l’action, a son pendant dans une typologie des philosophies politiques et plus généralement des discours relatifs à la politique. Sur ce point l’opposition entre « pensée » et « doxa » s’efface devant une autre différence. Quelle chance donne-t-on à l’action politique quand on dit telle ou telle chose à propos de la politique ? Voilà la question pragmatique à laquelle il convient de soumettre toute pensée politique, aussi engoncée soit-elle dans la gangue du langage ordinaire. Cette question rappelle à sa responsabilité celui qui, parmi nous, s’exprime au sujet de notre organisation politique ou même de nos mœurs politiques. Président, ministre, journaliste, intellectuel ou citoyen ordinaire, il ne peut jamais être le dépositaire extérieur de quelque vérité à propos de notre existence collective. Etre politiquement responsable revient à accepter que la communauté politique n’est pas encore faite. Chaque fois qu’on s’exprime à propos de cette communauté politique ou au nom de cette communauté politique, on s’engage pour ceux qui la composeront. On prend cette responsabilité-là. La question critique qui se pose alors est la suivante : le discours est-il en adéquation avec cette responsabilité ? Donne-t-on vraiment une chance à une action qui promeut cette communauté politique ? Ce qui est dit nous amène-t-il bel et bien à penser que nous avons encore à parler et à agir de façon qu’elle advienne. Ce qui est dit nous laisse-t-il penser au contraire que notre communauté politique est un monument que certains ont le privilège d’entretenir ? Ou bien ce qui est dit nous projette-t-il vers un idéal de communauté politique dont la faisabilité ne dépendra jamais de nous, au sens où il faudrait nous mettre entre parenthèses (ou ailleurs) pour qu’elle existe ? Certaines théories philosophiques font une admirable impression d’assurance lorsqu’elles ramènent la phénoménalité politique, avec toutes ses variations possibles, à une racine conceptuelle (le conflit, l’épreuve de force, les rapports de production, le territoire, le contrôle, la puissance, la sécurité, l’identité du groupe…) qui attache les modalités de l’organisation humaine à la terre du monde ou à quelque soubassement anthropologique inamovible. Elles semblent nous ravir, en nous l’exposant, notre propre existence politique. C’est le secret de la fascination qu’elles exercent. Il n’en reste pas moins vrai qu’elles nous parlent de nous. En ce sens elles se chargent d’une responsabilité politique. D’autres théories s’efforcent de chercher dans l’humanité universelle (raison, aptitude à la discussion, éthique) ou dans certains principes de l’organisation politique (droit, liberté, intérêt commun, justice, égalité, légitimité) « l’autorisation » ou l’impératif de croire qu’il reste sensé de vouloir introduire le jeu différentiel d’une amélioration dans l’organisation politique. Nous parlent-elles de nous en sorte que nous puissions agir politiquement ? Telle est leur responsabilité. A cet égard, il est clair qu’on peut appeler au changement dans des termes (le progrès social, l’égalité des chances, l’émancipation par la connaissance, par exemple) qui ne donnent pas beaucoup de chances à « notre » action politique. On peut évaluer l’action politique ou la classe politique selon des valeurs ou des principes (droits de l’homme, intérêt général, équité, éco-citoyenneté) qui nous empêchent finalement de composer notre communauté politique. La responsabilité politique se définit relativement à la communauté politique. Devient politiquement responsable celui (et pas seulement le gouvernant) qui, par son action et ses propos, engage les autres, qu’ils le veuillent ou non, à une certaine représentation de leur communauté politique. Il est clair que cette responsabilité peut s’exercer de différentes manières et parfois même de manière irresponsable si on tient compte du fait que la communauté politique est constamment à venir. Ceux qui voudraient revenir pour les autres à une forme passée de l’Etat ou à un modèle historique de la nation prennent une responsabilité politique qui les expose à passer pour irresponsables. Il pourrait cependant arriver que leurs discours et leurs programmes d’action soient assez persuasifs et, pourquoi pas, assez efficaces sur certains aspects de la vie collective, pour que personne ne songe à dénoncer leur irresponsabilité politique. N’est-ce pas ça justement l’art de la politique ? Et qu’y aurait-il à redire dans ce cas ? Dans la mesure où la communauté politique est à venir, il est impossible qu’elle soit aujourd’hui comme le tribunal devant lequel les individus auraient à répondre de leur prétention à parler et à agir en son nom. Un tribunal de ce genre, un tribunal du peuple par exemple, nous dirait ce qu’est notre communauté politique et incarnerait de ce fait une prétention politique parmi les plus irresponsables. Mais, encore une fois, devant qui, devant quel genre de juge, pourrait-il être ainsi jugé ? La politique du commun permet, dans une certaine mesure, de contourner cette difficulté. Elle se présente d’abord comme une mise à l’épreuve réflexive de tout ce qui est candidat à la qualification « politique » : programme, action, opinion, homme, communauté, revendication, volonté, décision, etc. Elle invite ainsi à la reconnaissance de ce qui fait une action politique possible, à savoir ce qui est commun aux individus qui vivent ensemble. Enfin elle justifie l’idée d’une pertinence politique par référence aux diverses modalités de ce qui est commun. En conséquence, elle délimite un point de vue critique sur toutes les politiques dont le prétendu objectif est un état général de la collectivité. Si on s’en tient à cette description, la politique du commun ressemble moins à une politique qu’à une méthode de critique politique. Son immense avantage est d’être à disposition de n’importe qui. Elle peut même être utilisée par ceux qui gouvernent. Ce qui signifie aussi qu’elle peut très bien ne jamais être utilisée ni par ceux qui gouvernent ni par qui que ce soit. L’avantage apparent a la réalité d’un défaut rédhibitoire. Et on aura beau jeu, bien entendu sur la base d’une expérience blasée des choses et des hommes, de dire qu’il ne suffit pas de juger ou de parler en politique mais qu’il faut, à un moment, passer à l’action. Qui le fera ? Qui prendra cette responsabilité ? Une politique dont la mise en œuvre attend une réponse à cette question conserve toutes les caractéristiques d’une rêverie. Déplacé du jugement vers l’action, le problème n’a pas changé. Il se ramène à cette formulation : qui fait la politique, qui en est le sujet ? On ne demande pas tant qui sont ceux qui gouvernent. On ne demande pas non plus, même s’il est par ailleurs intéressant de le savoir, quels sont les procédures et les moyens par lesquels ils accèdent au pouvoir et l’exercent. On veut plutôt comprendre par quoi ils sont liés à la collectivité sur laquelle ils ont un pouvoir et pour laquelle ils décident. S’il s’avère que leur pouvoir tient à quelque privilège social (richesse, appartenance à une caste, élite culturelle) le lien sera faible. Il semble donc plus satisfaisant que leur pouvoir leur vienne de toute la collectivité. Ainsi la collectivité peut-elle être à la fois l’objet de la politique (la matière de la politique, ce pour quoi il y a de la politique) et le sujet de l’action qui porte sur elle-même. La philosophie politique a multiplié les conceptions de cette coïncidence souhaitable. Elle l’a nommée Etat, volonté générale, peuple, intérêt commun, public. Mais que faire de ces notions (que faire de la philosophie politique en général ?) quand le pouvoir politique (la manière dont il s’exerce, les gens qui le détiennent) semble être la preuve tenace que la collectivité a perdu ou n’a jamais eu ce pouvoir de se diriger elle-même ? Quelle perspective politique peut-on opposer au pouvoir quand la politique qu’il mène semble obstinément s’éloigner de ce que la collectivité pourrait vouloir pour elle-même ? Suffit-il dans de telles circonstances d’attribuer à toute forme de contestation le « pouvoir démocratique » de rappeler au pouvoir politique qu’il ne se confond jamais avec l’action que la collectivité exercerait sur elle-même ? Il reste cependant toujours difficile de comprendre comment la collectivité peut être le sujet du processus qui, par critique des pouvoirs en place, s’accomplit elle-même comme véritable sujet du pouvoir politique. En tout cas, je ne crois absolument pas qu’on puisse construire une politique sur une telle représentation de la collectivité. Or nous avons besoin d’une politique beaucoup plus que d’une philosophie politique. En contestant le pouvoir, même s’il se dit politique, nous ne nous mettons pas nécessairement en position d’agir politiquement. Les motifs et les objectifs qui s’expriment dans ces luttes, qu’ils aient ou non à être interprétés, s’avèrent souvent être les premiers obstacles à l’action politique. A l’inverse, nous n’avons pas besoin de croire que seul peut agir politiquement celui qui est membre reconnu d’une communauté politique – qui peut se dire « citoyen », par exemple. Nous n’avons pas besoin non plus de croire que nous agissons politiquement dans le but de transformer la communauté politique dont nous sommes membres ou dans le but d’instituer une nouvelle forme de communauté politique. En fait nous avons intérêt à dissocier catégoriquement le fait d’agir politiquement et le fait d’être membre d’une communauté politique. L’objet ou la matière de l’action politique, c’est notre vie collective. Il y a cependant des aspects de la collectivité qui n’ont pas à faire l’objet de l’action politique. Proposer des divertissements, par exemple, ce n’est pas l’affaire de la politique. D’autres aspects de la vie collective, le marché et la culture par exemple, doivent faire l’objet de traitements politiques selon des pertinences clairement différenciées. De notre vie collective nous faisons une communauté politique, comme un effet survenant de nos actions, si nous sommes en mesure de l’organiser, de la contrôler, au nom des choses communes qu’elle présuppose et conformément aux différentes modalités de ce qui est commun. Faut-il alors se demander qui est capable d’une telle politique ? Une politique du commun se détourne du sujet problématique auquel l’action politique serait imputable pour indiquer les lieux, les objets, les réalités collectives qui rendent cette action possible. Pourquoi invoquons-nous le peuple, l’Etat, la France, la République, l’Europe, l’homme et ses droits, la commune humanité alors que nous avons des institutions, des lois, un langage, des connaissances, un environnement en commun ? Sitôt que nous reconnaissons ces réalités communes, il ne faut pas aller bien loin pour découvrir les sujets ou agents politiques. Ils ne manquent pas. Chaque individu est déjà en mesure d’agir politiquement puisqu’il participe à la vie collective en vertu de ces multiples réalités communes. Ce qui manque, ce ne sont pas les agents politiques, ce sont des actions politiques. Or une action obtiendra son label politique à condition de révéler selon quelle modalité du commun elle est réglée. Agir politiquement exige avant toute chose d’expliciter selon quelle réalité commune on prétend intervenir sur tel ou tel aspect de la vie collective. Pourquoi les agents politiques ne font-ils pas la politique de leur vie collective ? On peut continuer à interpréter leur situation comme une faiblesse qu’ils ne parviennent pas à surmonter en raison de la domination ou de la manipulation, et plus généralement du pouvoir, qu’ils subissent. Ils seraient en quelque sorte privés d’une possibilité. Il me semble politiquement plus fructueux de comprendre la question autrement. Demandons-nous ce que nous faisons de notre participation à ce qui est commun. Ainsi formulée, la question souligne la responsabilité qui nous incombe face à ceux avec lesquels nous vivons et qui participent comme nous à quelque chose de commun. Nous appartenons à une institution : comment y agissons-nous, comment y travaillons-nous ? Nous contestons telle ou telle loi : quelle représentation de la loi défendons-nous en public ? Nous militons pour les droits de telle minorité : quelle conception de la coexistence engageons-nous alors ? Nous partageons le langage : quelle idée du sens ou de la compréhension mutuelle validons-nous par nos propos ? Nous défendons l’environnement : pourquoi en faisons-nous une priorité au point de mettre la coexistence en péril ? Nous ne sommes nullement privés des conditions de notre action politique. Soit que nous agissions, soit que nous nous contentions d’opiner, soit que nous profitions simplement des avantages de la vie collective, soit que nous nous résignions devant les fléaux de la vie sociale, nous demeurons responsables de notre participation à ce qui est commun. Cela n’implique pas que nous exercions cette responsabilité de manière toujours responsable. La forme courante de notre irresponsabilité politique est précisément ce que j’ai appelé la généralisation politique. Nous estimons alors que l’élaboration d’un programme politique souhaitable dépend de la définition d’un but et nous nous efforçons de nous prononcer sur le meilleur but possible. Que ce but se limite à ce que nous avons à gagner en particulier ou bien qu’il concerne l’ensemble de la collectivité, c’est finalement la même chose. En procédant par généralisations politiques, chacun croit tout aussi juste de vouloir pour soi et pour les autres (puisque les autres veulent également pour eux-mêmes). Nos responsables politiques ne font bien souvent que nous donner l’exemple. Dans leurs programmes respectifs, ils croient défendre ce qu’ils appellent « un choix de société ». Est-il politiquement responsable de choisir une société ? Devant qui aura-t-on à répondre d’un tel choix ? Faire un choix de société, c’est à la portée de chacun, semble-t-il. Il ne s’agit pourtant pas seulement de choisir les loisirs auxquelles on va s’adonner. En faisant un choix de société, chacun est censé choisir pour soi et en même temps pour les autres. Mais, au fait, qu’en pensent les autres ? Faudra-t-il trouver les moyens politiques de leur poser la question ? D’entendre leur réponse ? De s’adapter à ce qu’ils pensent, quoi qu’ils pensent ? Et pour quel résultat ? Une politique du commun est à la fois moins ambitieuse et plus prometteuse. Elle nous propose de choisir des manières d’agir selon les critères définis par les modalités de ce qui nous est commun et que nous pouvons reconnaître en commun (ambition limitée). Elle nous invite ainsi, par le biais de ces actions que nous pourrons choisir ensemble, à composer une communauté politique possible alors même que chacun de nous poursuivra sa propre vie en société (promesse décisive).

Juillet 2005

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