De la généralisation à l’action ?
7.1. La qualification politique
7.3. Une action politique est-elle possible ?
7.4. Renoncer à la politique ?
7.5. Confusion et adéquation politiques
Les grandes grèves de décembre 1995 sont devenues un point de repère dans l’histoire récente des conflits sociaux. Secteur public et secteur privé furent alors également touchés par la mobilisation contre « le plan Juppé » qui prétendait réformer les régimes de retraite. La SNCF et la RATP restèrent paralysées pendant plus de trois semaines. Le 12 décembre, deux millions de personnes descendaient dans la rue. Dès qu’un mouvement social tend à se prolonger (comme en 2003 ou en 2007), on se demande désormais s’il répètera ou non le modèle de 1995. On sent bien que la comparaison ne vise pas uniquement les motifs de la protestation (réforme de la sécurité sociale, régimes de retraite, temps de travail) ni les seules données quantitatives : nombre de grévistes, nombre de jours de grève, nombre de manifestants, ou nombre de catégories socioprofessionnelles concernées. Il s’agit plutôt de savoir si un conflit, dont les raisons apparentes sont sociales, est en mesure d’accéder à la forme politique qu’il semble avoir pris en 1995, non seulement comme opposition à un gouvernement mais comme refus général des systèmes de domination (ou d’exploitation) qui caractérisent notre société et peut-être toute vie en société. Comme le dit Rancière à propos du mois de décembre 95, « par-delà les intérêts particuliers des corporations en grève et les calculs budgétaires du gouvernement, le mouvement « social » s’avérait être un mouvement démocratique parce qu’il mettait en son centre la question politique fondamentale : celle de la compétence des « incompétents », de la capacité de n’importe qui à juger des rapports entre individus et collectivité, présent et avenir. » (2005, p 92) Il reste que l’interprétation politique de la protestation doit elle-même assumer cette forme de compétence qui n’exclut aucun incompétent. Autrement dit, elle demeure une simple prétention à parler de tous et au nom de tous. Le sociologue ne connaît pas ce problème. Il doit sa compétence à l’existence supposée du système social en référence auquel il peut dès lors affirmer : « Le mouvement de protestation se maintient sur l’un de ses propres versants - et de l’autre côté se trouvent ceux qui, en apparence imperturbables ou tout au plus légèrement irrités, font de toute façon ce qu’ils veulent. La protestation, par sa seule structure, est une négation de la responsabilité de l’ensemble. Elle doit présupposer que d’autres réaliseront ce qui est réclamé. » (Luhmann, 1995, p 205)