1.3. Généralisation ou moralisation ?
Ces remarques nous conduisent à la deuxième difficulté. Le test de la généralisation morale vise à classer des actions. Il s’agit de savoir si ce que l’on fait est bon ou mauvais, moral ou non. Un test de ce genre devrait nous aider à sortir des dilemmes qui nous empoisonnent la vie. Nous pourrions être tentés de l’utiliser à la moindre occasion. Qu’adviendrait-il, par exemple, si tous les hommes passaient leur temps à construire des maisons ? Ils mourraient de faim, évidemment. Dois-je en conclure qu’il me faut m’abstenir d’embrasser une carrière dans le bâtiment ? A l’inverse, il est possible d’envisager que tout homme qui achète un livre inscrive son nom sur la première page sans que cette action prenne aussitôt une valeur morale. Dans un ouvrage consacré à la généralisation morale, le philosophe américain Singer explique pourquoi ces applications du test sont à rejeter. Il s’efforce de montrer que le test vaut exclusivement pour des actions qui font l’objet d’un jugement moral. La généralisation morale, qui doit nous assurer qu’une action est bonne ou mauvaise, ne vaudrait que pour des actions qui sont intrinsèquement soit bonnes, soit mauvaises. Pour défendre la morale kantienne, Singer affirme ainsi « que les actions, auxquelles l’impératif catégorique est appliqué, sont déterminées moralement, que ce sont des actions auxquelles on peut appliquer des termes moraux. » (Singer, 1975, p 284). Comment savoir si une action mérite d’être décrite d’un point de vue moral ? L’expérience, le langage courant, les mœurs communes nous servent heureusement de critères. Mais il arrive que nous découvrions après coup, pour notre plus grande honte ou pour notre plus grande colère, que notre action fait l’objet d’un jugement moral de la part d’autrui. Commence alors un travail de justification qui revient parfois à refuser la pertinence du jugement moral. Certaines personnes voudraient moraliser la plupart de nos actions. Ont-elles raison de le faire ? Jeter son mégot de cigarette sur le trottoir, est-ce sale ou immoral ? Fumer en dépit des campagnes de prévention, est-ce immoral ? Acheter une voiture équipée de la climatisation, est-ce moralement indifférent ? Et comment considérer la chasse aux oiseaux migrateurs, le fait de payer ses impôts ou l’utilisation d’un contraceptif ? En définitive, nous aurions besoin d’un test pour commencer par séparer les actions moralement neutres des actions moralement qualifiées, à moins de soutenir qu’une telle classification découle des valorisations et des réprobations auxquelles les individus d’une société sentent le besoin de soumettre certains comportements. La moralisation des rapports humains qu’ils effectuent alors est forcément discutable. Elle satisfait leur volonté d’infléchir la vie qu’ils partagent avec les autres et leur donne surtout, à moindres frais, l’impression qu’ils en ont individuellement le pouvoir. Cette prétention au pouvoir, à la fois sur soi et sur autrui, apparaît clairement dans la généralisation morale. Le test donne au sujet moral une raison de ne pas commettre l’action qui a été moralement disqualifiée. Quand on dit « Si tout le monde faisait comme toi ! », on cherche à conclure sans aucune ambiguïté « ne le fais pas ! »