1.1. Usages explicites de la généralisation

mercredi 8 avril 2009
par Philippe Eon
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Nous disposons aujourd’hui de plusieurs méthodes pour mesurer l’impact de notre mode de vie sur l’environnement. En calculant notre empreinte climatique, nous évaluons les quantités de gaz à effet de serre que nos activités émettent dans l’atmosphère. De manière plus complète, l’empreinte écologique donne une idée de la surface terrestre qui est nécessaire à la satisfaction de nos besoins. Les résultats qu’on obtient en appliquant ces méthodes n’ont pas grand sens tant qu’on n’en fait pas un usage comparatif. Il m’importe peu de connaître mon empreinte écologique sauf si on m’apprend qu’elle est dix fois supérieure à celle d’un Ivoirien et trois fois inférieure à celle d’un businessman américain. Mais il est encore plus instructif de traduire l’empreinte écologique en nombre de planètes. Le résultat est présenté sous la forme d’un énoncé contrefactuel : « Si tous les habitants de la planète vivaient comme moi, il faudrait six planètes ». La conclusion pratique de cette inférence n’est pas anodine : je dois bel et bien changer de vie ! Etant donné qu’il n’y a qu’une planète, pour moi, pour le businessman américain et pour l’Ivoirien, il est contradictoire que je vive encore comme s’il y en avait six. Un tel raisonnement est-il une arme écologique imparable ? C’est peu probable. La compétence logique des individus n’est pas en cause. Il s’avère simplement que la rationalité n’est pas un levier performant pour faire bouger leurs habitudes de confort et leurs comportements égoïstes. Nous verrons même que l’inertie des penchants n’est pas le seul obstacle qui prive ce raisonnement de force. Il est en effet déjà trop faible pour contraindre la raison. Dans les chapitres suivants, je montrerai que la notion de généralisation sert à décrire, à comprendre et à discuter nos représentations politiques individuelles. Ce projet annonce bien des passages périlleux. J’assurerai donc ma démarche en examinant d’abord des usages explicites de la généralisation. L’argument écologique que je viens de mentionner en fournit un bon exemple. La généralisation y est signifiée par la formule : « si tous les habitants de la planète vivaient comme moi… » A une époque où la finitude de notre espace vital s’impose à notre conscience, par le biais de l’épuisement des ressources naturelles et dans les images d’un monde globalisé, cet argument de la généralisation prend une force inédite. Pourtant, sous l’édification écologique, on reconnaît facilement le procédé qu’on utilise parfois pour « faire la morale ». Au plan moral, la généralisation justifie le blâme. Elle s’exprime dans la formule suivante : « Si tout le monde faisait comme toi ! ». Sur le mode interrogatif, elle sert de test pour déterminer la valeur d’une action ou d’une intention : « Qu’adviendrait-il si tout le monde agissait comme moi ? » Kant y recourt pour montrer qu’il est contraire au devoir de faire une promesse avec l’intention de ne pas la tenir : « Après tout, en ce qui concerne la réponse à cette question, si une promesse trompeuse est conforme au devoir, le moyen de m’instruire le plus rapide, tout en étant infaillible, c’est de me demander à moi-même : accepterais-je bien avec satisfaction que ma maxime ( de me tirer d’embarras par une fausse promesse) dût valoir comme une loi universelle (aussi bien pour moi que pour les autres) ? Et pourrais-je bien me dire : tout homme peut faire une fausse promesse quand il se trouve dans l’embarras et qu’il n’a pas d’autre moyen d’en sortir ? » (Kant, 1991, p 104) On est en droit d’attendre de n’importe quel homme qu’il effectue de telles généralisations. Au moins manifeste-t-il ainsi une capacité de réfléchir sur la valeur de ses actes et c’est là un signe, peut-être minimal mais rassurant, de sa moralité. Il est vrai que c’est encore grandement insuffisant pour fonder la validité et la force argumentative de la généralisation morale.

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