11.3. Un environnement autour de nous

dimanche 22 mars 2009
par Philippe Eon
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Les menaces que l’espèce humaine fait peser sur elle-même et sur l’ensemble de la biosphère délimitent une situation politique inédite. Les habitus que l’histoire récente du progrès social a imprimés dans les discours et dans les pratiques politiques jouent désormais comme des handicaps biologiques. Dans les associations qui militent pour un développement durable, il est de bon ton de rappeler l’interdépendance systémique entre « les trois piliers », environnemental, social, économique, et de juger avec condescendance ceux qu’obsèdent la protection de la nature et le souci de l’environnement. L’écologie ne peut pas être l’alibi d’une pudeur politique, c’est chose acquise. Mais les mêmes militants du développement durable omettent de constater à quel point la trinité – environnemental, économique, social – accomplit explicitement la disparition du lieu de la politique et en institue le commentaire pudique dans les termes de la bonne gouvernance – se soucier des besoins de tous, fixer la bonne proportion entre participation et ingérence, respecter les ressources naturelles pour que tous en profitent aujourd’hui et demain. La politique de l’environnement, contrairement aux politiques sociale et économique, présuppose pourtant un type de réalité commune qu’il est possible de ne réduire ni à une règle de coexistence, ni à un gain généralisé, ni à une ressource répartie. Il y a bien une esthétique de l’environnement qui rabaisse l’environnement à la platitude du cliché. Il y a aussi une mythologie de l’environnement comme monde sans hommes, nature vierge ou « trésor à préserver ». L’environnement n’est ni devant, pour les yeux, ni avant comme une origine. L’environnement est tout autour. Il nous enveloppe. Il n’est pas plus naturel qu’institutionnel ou culturel. Pas plus sauvage qu’urbanisé. L’environnement est le monde à l’intérieur duquel il est possible de vivre et de grandir ensemble. Sa nature propre s’explicite dans la manière dont il peut être commun. Il est le milieu où chacun évolue. Il est donc relatif à chacun. Mais, tout en étant relatif à chacun, il constitue un seul et même milieu pour tous. Ils y vivent sans avoir à le diviser. Le climat est sans doute le paradigme le plus approprié pour signifier la spécificité politique de l’environnement. Depuis qu’il est scientifiquement et techniquement mis en évidence comme une condition ambiante de la vie, depuis qu’il est l’enjeu de sommets, de tractations et de protocoles internationaux, il est aussi devenu une pierre de touche indispensable dans l’élaboration d’une philosophie du monde commun. Le climat est politiquement intéressant par deux aspects. Il est d’abord une réalité commune construite en commun. Cette construction s’effectue premièrement par le travail scientifique, qui parvient à donner une représentation d’une « histoire du climat » (Acot, 2003) et qui modélise le changement climatique actuel. En établissant une corrélation entre la courbe des émissions anthropiques de gaz à effet de serre et l’élévation de la température moyenne de la Terre dans les prochaines décennies, les modèles scientifiques montrent par ailleurs un lien de causalité entre bon nombre d’activités humaines et le changement climatique. Ce constat nous oblige à modifier notre rapport ancestral « au temps qu’il fait ». Il convient désormais de demander : « Quel temps ferons-nous ? » (Jancovici, 2002). Notre environnement climatique est fonction de nos activités humaines. En cela il n’a rien de la nature immuable offerte aux pas, au travail et au droit exclusif du premier occupant. Sloterdijk exploite le paradigme climatique jusqu’à expliquer par un « effet de serre » cet environnement spécial qu’on appelle une culture. L’air, dit-il, est inventé par la respiration (2004, p 740). Les hommes projettent autour d’eux une bulle, climatique ou culturelle, dans laquelle ils ont la possibilité de grandir, vivre ensemble, se soutenir les uns les autres. Sloterdijk évoque la double menace qui, soit par excès d’immobilisme gérontocratique, soit par excès d’attente infantile, gêne parfois l’allègement prodigué à chacun dans l’environnement « climatique » de la culture (pp 757-758). Aujourd’hui nous n’avons pas seulement à nous inquiéter pour la pérennité de tel ou tel environnement culturel. Les activités humaines, dont la culture est le principe, accélèrent à ce point la concentration atmosphérique de gaz à effet de serre que la bulle climatique globale est susceptible de se transformer, pour les hommes et pour bien d’autres espèces vivantes, en environnement menaçant. Outre la construction commune du climat, c’est la modalité de son changement qui fournit un fil conducteur précieux pour la pensée politique. Chacun modifie le climat sans que personne ne puisse échapper à l’impact du changement qu’il fait ainsi subir aux autres. Il faut considérer les tonnes de gaz à effet de serre qui s’accumulent au-dessus et autour de nous comme un intermédiaire qui suspend, sans les annuler, les questions de répartition entre les hommes. Une fois qu’elles sont dans l’atmosphère, les tonnes de GES effacent leur provenance. Elles ne sont ni riches, ni pauvres, ni urbaines, ni rurales, ni du Sud, ni du Nord, ni orientales, ni occidentales. L’impact qu’elles auront sur le climat, même s’il n’est pas le même partout ni pour tous ne sera pas déterminé par une configuration sociologique ou politique donnée. Si nous ne trouvons pas les moyens conceptuels de construire une politique qui intègre le rapport des hommes à cette chose commune qu’est le climat, il arrivera ce qui arrive déjà. Nous continuerons à traiter du problème climatique en projetant sur lui la question : « Comment faire pour que tout le monde… ? » L’argumentaire des Etats-Unis à l’égard du protocole de Kyoto exprimait sans vergogne l’esprit d’une politique que les autres Etats, quoi qu’ils en disent et quoi qu’ils aient signé, n’imaginent pas encore réinventer. La preuve en est que 8 ans après Kyoto, des Etats signataires sont obligés de constater qu’ils ont augmenté, de plus de 20% pour certains, leurs émissions de GES. Ainsi le président américain avait-il deux fois raison, par réalisme et par cynisme, lorsqu’il affirmait en 2001 : « Je m’oppose au protocole de Kyoto parce qu’il exempte 80% du monde de s’y conformer et parce qu’il risque de faire du mal à l’économie américaine. » (cité dans Bartillat, 2003, p 86)

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