10.6. Réalisme du commun ?
Justifier une décision politique par l’application du critère du « commun » conduit justement à défaire le lien que chacun établit par généralisation politique entre son sort et l’existence collective. En hiérarchisant, par exemple, ce qui est bon pour le climat et ce qui est bon pour tous au plan de la sécurité routière, on ne distingue pas des degrés dans l’intensité avec laquelle chaque individu subit ou estime subir la vie en société. S’il en allait ainsi, on réactiverait la possibilité pour chacun de généraliser, à partir de sa position particulière, ce qu’il jugera être « plus ou moins » commun. Sitôt qu’il y a généralisation politique, il faut dire au contraire que le rapport de chacun à quelque réalité commune est a priori faible. Chacun juge de sa position relativement à l’ensemble de la vie sociale et fait de sa position le moyen de son jugement. L’échelle du « commun » sert à révéler des degrés supérieurs dans le rapport de chacun à quelque réalité commune. Les priorités politiques qu’elle justifie ne s’expliquent plus seulement par le gain que tel ou tel obtient au bout du compte et que tel ou tel pourrait toujours estimer insuffisant. Il serait très commode de lier les priorités politiques aux degrés d’une échelle qui serait inscrite dans l’être des choses. Les décisions politiques s’appuieraient sur une ontologie « scalaire », c’est-à-dire sur une gradation des êtres, dont l’interprétation et la formulation deviendraient le travail d’une classe de théologiens. Les objectifs qui orienteraient la vie collective seraient la traduction dans la politique d’une hiérarchie qui serait cosmique ou métaphysique. Non seulement cette réduction de la politique n’est pas souhaitable, n’étant pas conforme aux principes de liberté et de droit que notre vie collective prétend encore respecter, mais elle ne répond pas vraiment au défi que représente la dilution de la sphère politique (les affaires communes) dans la sphère sociale (les intérêts particuliers et les généralisations politiques qu’ils justifient). Pour relever ce challenge, il est indispensable de penser les priorités politiques en réaffirmant que la vie collective tire sa réalité politique de son élaboration collective. L’alternative à la généralisation politique ne peut pas être la soumission de chacun à « un réalisme du commun ». Même justifiée par la référence aux degrés du commun, une hiérarchisation des objectifs provoquerait des critiques dont le sens premier serait au moins de rappeler, par le miroitement de ses versions possibles, la densité proprement politique de la réalité collective. Sur ce point, l’exemple de la limitation de vitesse est éclairant. Les avantages de cette mesure (écologique, sécurité publique, économie collective et individuelle) sont nombreux. Leur importance relative peut sans doute être estimée sur une échelle du commun. Toutefois, à chacun de ces avantages correspond au même degré un avantage sinon supérieur du moins obtenu par des moyens alternatifs. L’économie pécuniaire doit-elle être supportée par l’usager, par les grands groupes pétroliers, par l’Etat qui perçoit des taxes ? Les consommateurs auraient-ils d’ailleurs besoin de devenir parcimonieux si leur pouvoir d’achat évoluait positivement ? Les bilans de la sécurité routière ne s’amélioreraient-ils pas plus sûrement si les limitations de vitesse s’appliquaient d’abord aux routes départementales ? Enfin, si on cherche à réduire efficacement les émissions de CO2 résultant du transport routier, il faudrait commencer par revenir sur les programmes politiques qui ont valorisé le camion aux dépens du train. Une hiérarchisation des objectifs politiques conforme à une échelle du commun se traduirait automatiquement par des priorités discutables dans les domaines de l’écologie, de la sécurité collective, de l’économie et du loisir individuel. C’est bien pourquoi les avantages d’une décision politique se cumulent rarement. C’est aussi pourquoi on continue à interpréter toute priorité politique comme l’effet de la fameuse « volonté politique ». Il n’est pas question de penser l’action politique en y comprimant la part de la volonté, c’est-à-dire du choix des priorités. Le tout est d’aménager conceptuellement « le lieu public » où la volonté politique trouve matière à s’exprimer effectivement, dans la vie collective et aux yeux de la collectivité, mais aussi significativement, en opposition à d’autres choix possibles. Nous venons de voir qu’une échelle du commun reste insuffisante pour clarifier, délimiter et orienter le lieu d’exercice de la volonté politique. Chaque activité humaine, décrite à partir de son principe, se situe sans doute plus ou moins loin de « quelque réalité commune ». L’indication du degré doit néanmoins être complétée par la référence à différents types de réalité commune. La vie collective est politique dans la mesure où elle s’élabore en commun par une attention à ce qui est « commun ». Pour revendiquer une pertinence, l’action politique doit prendre en compte ces différentes modalités du commun.