10.1. Le catalogue des activités
La notion d’activité est assez large. Elle englobe, de façon générique, tout ce que nous faisons au quotidien. Sommes-nous en train de consommer quelque chose, au moment de manger, d’allumer la lumière, de prendre un bain, ou bien au moment d’acheter tout ce dont nous profitons par la suite ? Sommes-nous au travail ? Participons-nous à une conversation ? Faisons-nous l’amour ? Sommes-nous au repos ? Au spectacle ou devant la télé pour nous divertir ? Devons-nous nous soigner ? Apprendre quelque chose ? Voyageons-nous ? Certaines activités (se divertir) sont les genres d’autres activités plus spécifiques (voyager, par exemple). Certaines activités peuvent être les moments secondaires de plusieurs genres d’activités (on voyage aussi dans le cadre de son travail). On peut également considérer que notre vie sociale finit par faire rentrer dans l’activité très générale de la consommation le plus grand nombre d’activités possibles, comme si sur ce point aussi, la « biodiversité » était menacée. Hume pensait que la nature composée de l’homme, corps et esprit, passion et raison, s’accommode mal des modes de vie qui privilégient une seule activité. Marx imaginait que la gestion collective de la production générale permettrait à un individu de commencer sa journée le matin en chassant, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique en fin de journée, etc. (1972, p 107) Il présentait la journée idéale de cet individu comme une succession d’activités différentes. Que ce soit par leur rythme, par le moment ritualisé dont elles dépendent, par leur objet, par leur finalité, par le genre de sentiments qu’elles éveillent, les activités segmentent, parfois sans faire oublier la fluidité du temps, parfois en s’arrêtant aux césures brutales du planning, le temps de notre existence sociale. Que chacun puisse enchaîner à son gré les diverses activités qui lui conviennent était pour Marx le résultat, la fin, d’un processus politique qui ne pouvait que bouleverser l’ensemble de l’organisation sociale. Ce processus a-t-il finalement eu lieu, sans la Révolution attendue mais par le biais de transformations sociales, économiques, technologiques et juridiques indéniables ? Peut-être sommes-nous désormais dans une situation où notre existence sociale se résume à feuilleter le catalogue des activités dont la succession est devenue possible. Ce catalogue est inégalement distribué. Il est plus ou moins luxueux, plus ou moins épais. Nous le parcourons parfois avec plus de stress que d’allégresse. Mais une chose est sûre, la page « politique » n’y figure pas – elle manquerait par trop d’attractivité ou bien ne serait jamais qu’un trompe-l’oeil. Ce n’est pas une raison pour refermer le catalogue. La diversité des activités, que l’image du catalogue concrétise, figure le lieu même d’une politique du commun. La politique n’est pas entre les lignes. Elle se situe plutôt entre les pages ou d’une page à l’autre. Attentive à ce qui est commun au cœur de ces activités, pratiquées individuellement et vécues socialement, la réflexion politique est susceptible d’en faire une description qui contourne le face-à-face obsédant entre l’individu et la société. Elle en évalue les positions respectives en fonction de ce qui est commun.