9.4. Répondre de la communauté

dimanche 22 mars 2009
par Philippe Eon
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Chez Dewey, la notion de public est subordonnée à celle de commun. Le public rassemble en effet des individus qui prennent conscience de leur intérêt commun. La communauté de ceux qui ont un intérêt commun ne présuppose pas nécessairement l’univocité de ce qui est commun. Chacun est-il entravé dans la possibilité de se divertir et de rechercher son propre plaisir ? Chacun est-il gêné dans la satisfaction de son intérêt particulier ? Chacun est-il menacé dans sa survie ? Chacun souffre-t-il de la détérioration d’une réalité commune ? Cette réalité commune est-elle un élément de l’environnement, comme l’air ambiant, ou bien quelque chose comme une institution ? En interrogeant les conséquences indirectes d’une activité sociale, on en souligne aussi les implications politiques. Et en suivant les conséquences indirectes d’une activité afin d’en estimer la signification politique, on évalue du même coup la signification politique des activités dont la perturbation motive la constitution d’un public. L’intérêt qui rassemble des individus autour de la défense de l’exception culturelle française ou de l’enseignement du grec dans les écoles n’est pas commun comme celui qui s’exprime face à une marée noire. La marée noire elle-même fait réagir des gens que leurs activités attachent diversement à cette réalité commune qu’est le littoral. S’agit-il d’en protéger la beauté ? L’équilibre écologique ? S’agit-il de préserver la source de revenus qu’il constitue, soit comme zone d’ostréiculture soit comme lieu de vacances ? Les activités sociales n’engagent pas les individus dans un mode unique de « vivre ensemble ». Dire que ces activités sont toutes politiques permet de montrer qu’elles ne le sont pas au même point. Bien entendu, il n’est pas possible de disséquer la vie sociale sans trancher les nœuds multiples dont elle est faite. Les activités sociales engagent les individus dans des modes de vie collective qui sont inséparables tout en s’opposant. Le marché est concurrentiel mais la production et le commerce de telle denrée ont des conséquences dramatiques sur la couche d’ozone ou bien menace la paix civile dans telle région par les convoitises qu’il exacerbe. Acheter une voiture n’a, a priori, aucune signification politique sauf si la jouissance purement privée qu’on en tire accélère l’épuisement des ressources énergétiques mondiales ou augmente la proportion de CO2 dans l’atmosphère. Faire apparaître la dimension politique de toutes ces activités revient, pour inverser la formule de Marx, à interpréter le monde et non à le transformer. Qu’on décrive les comportements sociaux des individus dans des termes politiques ne les travestit pas miraculeusement en acteurs politiques. Une telle description dessine en pointillé les aspects de la réalité sociale sur lesquels les gouvernants ont la responsabilité d’exercer le pouvoir qu’ils ont reçu des citoyens. Leurs objectifs et leurs modes d’intervention ne peuvent pas être les mêmes si l’activité sociale concernée est politique par la communauté des règles qu’elle suppose, politique par les règles limitatives qu’elle exige ou politique par la réalité commune qu’elle altère. Nous avons déjà vu, par exemple, que la connaissance est finalisée par un accord entre les individus à propos d’un objet commun. Au contraire, la discussion se déroule sur la base d’un accord tacite relatif à des règles communes – ce qui signifie qu’on peut demeurer en conflit malgré (ou grâce à) cet accord sous-jacent. Des activités qui suscitent une concurrence exigent plutôt des règles qui légitiment un arbitrage explicite – ce qui signifie que l’engagement collectif dans ce jeu commun valorise le conflit d’intérêts et qu’il débouche naturellement sur la victoire des uns et la défaite des autres. Aucune tactique politique, aussi réaliste, aussi astucieuse et aussi efficace soit-elle, ne peut prétendre conserver son sens et son efficacité si elle est inapte à replacer les bornes d’un lieu (en l’occurrence, un lieu logique) où agir politiquement devient possible. Accéder au pouvoir, le conserver, le perdre sont des événements qui caractérisent le jeu des prétendants. On perd le pouvoir parce qu’un autre le conquiert. Ces changements sont inhérents au jeu du pouvoir. Ils en sont la règle. Pourtant, comme ils dépendent de l’approbation électorale et des fluctuations de l’opinion publique, ils ne sont pas uniquement l’affaire des prétendants. L’habileté du vainqueur a sans doute consisté à mobiliser ou à manipuler l’opinion de telle ou telle manière. De ce point de vue, on peut dire évidemment qu’il est parvenu à ses fins en s’appuyant sur les électeurs ou sur les différents contre-pouvoirs qui structurent la vie sociale. Il reste que la prétention des politiciens à agir pour « tous », pour le pays, pour la nation, au nom de l’Etat ou des citoyens, s’expose nécessairement à un examen dans les termes d’une logique de la politique. Ceux qui prétendent agir pour tous et au nom de tous, qu’ils soient perdants ou gagnants, portent la responsabilité de rendre compte de la signification de ce « tous » auquel ils croient pouvoir se référer. Qu’ils soient vainqueurs ou défaits, qu’en est-il de leur aptitude à élucider par leurs propos et par leurs actions les applications variables du critère « commun » dont dépend le sens de la qualification politique ? Quelle représentation diffusent-ils de la collectivité pour laquelle ils ont un mandat ? Comment répondent-ils de cette représentation ? En misant sur le brouillage ? En la réduisant à la simplicité de l’icône ? En la réduisant à des rapports d’intérêt, à la coexistence de catégories sociales qui devraient se plier au mythe de l’intérêt général ? Ou bien en menant une politique du commun qui révèle l’espace différentiel et intelligible de leurs choix ?

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