8.4. C’est l’affaire de tous

dimanche 22 mars 2009
par Philippe Eon
popularité : 1%

A la formule choquante de Rousseau (forcer l’homme à être libre), les associations militantes, les pouvoirs publics eux-mêmes, substituent des ambitions homéopathiques qui masquent pudiquement le ressort de leur efficacité (on ne souhaiterait forcer personne !) ou bien qui demeurent carrément sans effets. On se contente de sensibiliser la population. On est malheureusement obligé de constater – c’est flagrant dans les questions d’environnement – que cela ne suffit pas ou que les effets sont trop lents ou trop incertains. Au départ et à la conclusion de cet effort de sensibilisation, le même jugement revient souvent : c’est l’affaire de tous (économie d’énergie, pollution, changement de climat, sécurité sociale, beaucoup de nos problèmes sont l’affaire de tous). L’expression est instructive. Elle a deux usages rhétoriques différents. Elle doit fonctionner comme un argument pratique dont chacun déduira immédiatement (puisque c’est l’affaire de tous) un changement dans sa façon de vivre. Elle démontre aussi, en conclusion, à quel point l’homme est irrationnel dans ses actes : « c’est pourtant l’affaire de tous », dira-t-on devant les maigres résultats des campagnes d’information. Si c’était l’affaire de tous, il n’y aurait besoin de convaincre personne. Cela ne veut pas dire que ce n’est pas réellement l’affaire de tous, au sens où le changement de climat, par exemple, ne serait qu’une fiction. Cela signifie plutôt que l’existence de tous n’est en aucun cas un postulat. Tant que « tous » ne se considèrent pas politiquement unis par « leur » affaire, l’expression « c’est l’affaire de tous » reste vaine en pratique. Le même problème coriace resurgit. Comment un public se constitue-t-il ? Afin de dépasser les termes dans lesquels Dewey le pose, il faut se demander s’il n’y a pas un genre d’affaire (l’équivalent d’un certain objet pour la connaissance) qui serait susceptible de rassembler les individus et qui leur conférerait un pouvoir sans qu’ils aient individuellement à s’engager dans quelque activité que ce soit. C’est cette voie que le sociologue Ulrich Beck explore. De la philosophie de Dewey, il retient l’idée qu’un public est constitué aussitôt qu’une activité sociale impose des conséquences indirectes à un certain nombre d’individus. C’est la nature de ces conséquences indirectes qui va expliquer, à elle seule, l’émergence d’une version active du public. Pour Beck, l’évolution de notre société industrielle génère des risques écologiques, sociaux et économiques, dont la globalité contraint chacun de nous à percevoir les effets à un degré de généralité qui implique en même temps, bien au-delà des frontières nationales, tous les autres hommes. Comme l’écrit Beck, il devient impossible de séparer sa propre survie de celle des autres. Corrélée à ce nouveau type de risque qu’induit la performance industrielle, la perception individuelle est immédiatement aussi une perception partagée et unifiante. « En un mot : c’est le risque, ou plus précisément la perception du risque, qui institue l’espace public par-delà les frontières. » (2003, p 95) Il est vrai que le risque n’est pas une « affaire » si simple. Dans un ouvrage précédent, Beck (2001) s’attachait à montrer que le risque n’a rien d’un objet visible. En conséquence, « l’existence et la répartition des dangers et des risques est fondamentalement médiatisée par l’argumentation. » (2003, p 48) Notre conscience quotidienne des risques est « théorique et par là même scientificisée » (2003, p 51) dans la mesure où elle est précédée par les controverses que ne manque pas de susciter le travail scientifique de définition des risques. D’un point de vue épistémologique, il est acquis depuis Bachelard que les sciences doivent rompre avec l’usage des sens pour construire rationnellement les phénomènes qu’elles explorent. Les risques entrent dans la catégorie de ces phénomènes « imperceptibles » dont la mise en évidence présuppose l’arrière-plan d’une élaboration scientifique. Une fois qu’il est défini, le risque affecte aussitôt la vie quotidienne. La menace qu’il fait peser est justement déterminée par le fait qu’il reste imperceptible. Il est présent même quand on ne voit rien. C’est pourquoi la perception des risques peut être décrite au plan social comme une conscience immédiate. Il ne semble pas nécessaire qu’elle soit médiatisée par l’effort d’une connaissance individuelle ni par l’épreuve de la discussion pour devenir politiquement efficiente. Son expression dans une opinion publique transnationale suffit déjà à lui donner le poids d’un contre-pouvoir cosmopolitique qui encourage les actions plus ciblées des multiples ONG. Beck montre combien les processus de légitimation qui sont à l’œuvre dans la constitution d’un tel contre-pouvoir modifient, non sans danger pour la vie démocratique, les schémas philosophiques (le contrat par exemple) qui permettaient de penser la représentation politique au sein de l’Etat souverain. Mais, dans les limites du problème qui nous concerne, son approche cosmopolitique présente l’immense avantage d’éteindre ce flambeau normatif dont on éclaire inutilement nos comportements, premièrement pour déplorer que notre passivité ne mérite pas l’héritage d’une démocratie conquise de si haute lutte (si nous ne prenons pas la liberté, personne ne nous la donnera) ; et deuxièmement pour reculer devant le moment où il faudrait faire la liberté des citoyens (et tout particulièrement dans l’éducation des jeunes générations) malgré eux. La perception connote la passivité. Elle n’est pas en soi une activité comparable à la connaissance ou à la participation au débat – et pourtant elle suffit. Quant au risque global, personne n’en est le responsable – au sens où les parents ont personnellement à répondre de leurs enfants. Il est le facteur extérieur, inévitable, structurel qui nous contraint à la liberté ou à la spontanéité de notre opinion. La sociologie de Beck me suggère trois remarques. Le pouvoir politique qui s’affirme dans l’opinion publique internationale sur la base de la perception des risques demeure un contre-pouvoir, second par rapport au pouvoir économique, industriel, financier, technique, stratégique, qui s’exerce pour ainsi dire en premier ou substantiellement et qui est d’ailleurs le premier moteur du cosmopolitisme. Deuxièmement, tant qu’on décrit sociologiquement la logique de ce contre-pouvoir, il ne se range pas sous le modèle d’une action politique dont l’individu resterait le sujet. Enfin, la notion de perception, en effaçant la médiation « objective » ou « intersubjective » entre la situation de chacun et la projection dans cette collectivité que constituent « tous les autres », trouve automatiquement son corollaire conceptuel dans la notion de généralisation politique. On aurait donc l’occasion d’interroger ces nouvelles généralisations politiques par lesquelles les individus se projettent aujourd’hui dans une société civile transnationale ou s’identifient à des élans de solidarité internationale. La dimension cosmopolitique de ces mouvements collectifs n’élimine pas l’assise individuelle de la représentation. Il est probable que la perception des risques globaux débouche sur des généralisations politiques qui devront encore être critiquées comme le prolongement de positions ou d’activités particulières. Souligner que la réactivité des populations occidentales varie énormément selon l’événement est devenu un lieu commun dont on ne fait pas toujours un très bon usage politique. La comparaison entre l’émoi suscité par le 11 septembre (puis les attentats de Madrid, de Londres) et le silence qui a longtemps enveloppé « l’affaire » du Darfour met mal à l’aise. Après le 11 septembre, les Africains demandaient ironiquement si un mort américain valait vraiment plus qu’un mort rwandais. Il est évident que le tremblement de terre iranien de Bam n’a pas eu le retentissement que le tsunami a provoqué, un après, dans les consciences occidentales. On a expliqué cette dernière différence par les images diffusées. Mais l’élan de compassion ne résultait pas seulement d’une empathie de spectateur. En regardant les images des raz de marée, chacun répétait sa propre situation. Chacun se voyait sur la plage exotique dont une agence de voyage aurait pu lui vanter à la fois les charmes et le prix, chacun se percevait en train d’emmagasiner des souvenirs de vacances dans son caméscope personnel et chacun comprenait combien, sous la même vague, ces activités de détente perdaient l’attractivité singulière qu’elles devaient avoir pour chacun et unissaient tous ceux qui envisagent d’en profiter par les liens d’une solidarité dont les dépliants touristiques ne font jamais la publicité.

Précédent | Suivant