8.2. L’adéquation politique par la connaissance ou la discussion
La connaissance et la discussion sont les deux activités sur lesquelles les philosophes comptent d’habitude pour fonder l’adéquation qui assure à l’individu une prise politique sur la collectivité où il vit. Même s’il fait apparaître la nécessité de la discussion dans l’élaboration des décisions politiques, Dewey met la connaissance en avant. D’autres philosophes, dans la lignée d’Habermas, privilégient la discussion. Nous verrons que ces deux activités ne remplissent pas leur fonction « politique » de la même façon. Reprenons, où nous l’avons laissé, le problème que pose chez Dewey la constitution du public. Un public regroupe une multitude d’individus affectés de manière semblable par les activités d’un autre groupe d’individus. L’unité du public repose sur un intérêt qui est manifestement commun. La réalité de ces conséquences indirectes subies par les individus ne suffit pourtant pas à expliquer le passage de la multitude à l’unité. Chacun pourrait se lamenter seul dans son coin sans jamais s’apercevoir qu’il a des « semblables ». Les individus doivent afficher une conscience commune de la situation qui leur est commune. Ils y parviennent par le biais de la communication et se rassemblent ainsi « sous » une opinion qu’ils expriment publiquement. Dewey a encore une conception positive de l’opinion publique. Pour nous, l’opinion publique est une photographie prise par un institut de sondage. A l’instant t, on montre dans quelle proportion tel jugement, telle impression, tel sentiment, telle représentation se sont généralisés dans la population. Les hommes politiques ont à tenir compte de l’opinion publique car elle fait partie, comme n’importe quel autre phénomène social, de la réalité sur laquelle ils essaient d’intervenir. Dewey insiste au contraire sur la formation de l’opinion publique. Elle n’est pas l’image de phénomènes qui se généralisent. Elle est plutôt la conscience commune que les individus construisent à partir d’une connaissance des phénomènes qui se généralisent dans la société où ils vivent. Pour Dewey, le public n’est pas seulement l’objet de l’enquête sociologique. Il contribue à cette enquête. Les sciences sociales sont la clef de l’adéquation politique qui caractérise l’appartenance des individus à un public. Dewey s’inscrit sans surprise dans une tradition humaniste qui fait de la connaissance le principe du pouvoir politique de l’individu. Grâce à la connaissance, l’individu bascule en effet de la passivité à l’activité. Il subissait les conséquences de l’activité sociale ; il est désormais actif en participant à la connaissance sociale dont l’action politique pourra être le prolongement. La connaissance est censée garantir, en tout cas dans une optique pragmatique, la continuité ou l’homogénéité entre la condition de citoyen et le statut de gouvernant. A quoi tient la portée politique de la connaissance ? Comme prétention à dire vrai, elle rassemble tous ceux qui savent « la même chose ». La connaissance est une activité politique par l’objet commun qu’elle délimite. Elle met sous les yeux de l’individu ce qui atteste son intégration dans une communauté ; elle préfigure ensuite quelles sont, pour lui et pour les autres membres, les actions possibles à entreprendre en vue de changer la vie dans la communauté. Naturellement, il est nécessaire que « la chose commune » non seulement appartienne à ce monde mais qu’elle se confonde avec la société dans laquelle nous vivons. Dans la tradition platonicienne, la connaissance est plutôt une échappée hors du monde. L’intelligibilité et la perfection de l’objet dont il y a une vérité possible exigent qu’il se tienne au-delà de notre expérience. La communauté de ceux qui savent la même chose tend alors plutôt à délimiter un lieu de refuge ou de repli relativement à l’arène où s’agitent, politiquement ou non, les autres hommes. On peut supposer également que la vérité en astrophysique, par exemple, si elle rassemble ceux qui la partagent, n’ouvrira certainement pas des perspectives d’actions politiques aussi immédiates que la connaissance sociologique. Il est donc légitime de continuer à demander en quelle place de ce monde se rassemblent, même pour se contredire, ceux dont on dit qu’ils appartiennent à « la communauté scientifique » ou qu’ils sont membres de « la cité scientifique ». Cette question semble traitée de fait par les sciences sociales. L’objet de la connaissance, dans les sciences sociales, assure en effet la transition entre la situation particulière de l’individu, qu’il éprouve souvent comme l’effet de causes générales, et son engagement dans un collectif (le public) qui se donne les moyens de (se) gouverner politiquement. Il est vrai qu’en réunissant ceux qui savent « la même chose », la connaissance devient aussi le moyen d’exclure, voire de dominer, ceux qui ne savent pas. L’esprit des Lumières veut que chacun, par sa raison, soit non seulement capable de n’importe quelle connaissance mais qu’il en soit digne. Cet idéal universaliste a peut-être servi à combattre une organisation sociale où la connaissance était un signe de reconnaissance pour une certaine caste, voire pour une certaine classe. Il n’a pas résisté à la spécialisation nécessaire de la science. Il est même complètement démenti par la réification des ressources, des données, des informations dont la maîtrise définit le savoir. Plus le savoir « circule », plus il est diffusé, plus il est accessible, plus il est lui-même « maîtrisable », et plus sa distribution motive des stratégies de distinction sociale, de pouvoir et de contrôle. Si la connaissance des conditions de la vie en société est l’apanage d’experts en sciences sociales, alors la connaissance ne peut plus avoir sa fonction d’émancipation. Au contraire elle entretient la passivité des individus dont on administre la vie au nom de ce que l’on sait d’eux et qu’ils ont peu de chance de savoir eux-mêmes. C’est pourquoi il est dangereux de dissocier l’objet de la connaissance de la discussion qui est nécessaire à son élaboration. Si la connaissance rassemble par l’objectif d’une même vérité, c’est la discussion, au sens précis de débat argumenté et critique, qui donnera à chacun une place égale relativement à l’objet commun. En fondant l’élaboration ou l’application de la connaissance commune sur la procédure égalitaire de la discussion, on suspend les effets sélectifs de l’initiation, on invalide la hiérarchisation qui encadre traditionnellement l’accès au savoir, sa construction, sa redistribution et son exploitation pratique. La connaissance conduit l’individu à la représentation d’une « réalité commune » qu’il partage avec les autres. La discussion lui garantit une place dans un jeu dont les règles sont communes. D’un côté, c’est la vérité qui a des implications pratiques. De l’autre, c’est l’égalité. Si on revendique leur combinaison nécessaire, on peut même soutenir que la recherche scientifique est un modèle de vie politique. L’édifice législatif « à deux chambres » que Bruno Latour construit dans Politiques de la nature, donne ainsi formellement les moyens de répondre à l’exigence politique de l’individu (ou l’exigence d’investissement politique exprimée par l’individu) : comment construire ensemble (par la discussion) une réalité commune (puisque connue) ?