8.1. Le public
Le public, selon Dewey, est la formation collective qui fait office de palier entre la vie sociale et l’organisation de l’Etat. Pas d’Etat qui ne soit l’émanation d’un public et qui n’accomplisse l’organisation de ce public. Cette articulation entre vie sociale et Etat renvoie à une distinction préalable. Dewey place la vie sociale des hommes sous le modèle général de toutes les associations qui existent dans la nature, entre des électrons, entre des cellules, des arbres ou des animaux en troupeau. Il n’y a ni plus ni moins de mystère dans le lien social que dans l’association grégaire ou dans la connexion des particules. Les individus vivent en société, ils ne sauraient fonctionner autrement qu’en association, c’est un fait. Pourquoi leur vie commune ne relève-t-elle pas seulement de l’agrégat ? Pourquoi ne se confond-elle pas avec la vie du troupeau ? C’est à ce niveau que Dewey situe un premier palier. Les hommes vivent associés mais ils ont en même temps conscience des effets de leur association. Ils en viennent à réfléchir sur la connexion elle-même. « Si la connexion est connue, écrit Dewey, chacun agit en vue de la connexion. » (2003, p 69) A ce stade, il n’est nullement nécessaire d’introduire une référence à un public, et encore moins à un Etat. Appartenant à quelque communauté que ce soit, les individus intègrent dans leurs intentions les effets que leurs actions auront sur l’ensemble. « Les amitiés, par exemple, sont des formes d’association non politiques. Elles sont caractérisées par un sens intime et subtil des fruits de l’échange. » (2003, p 70) Dewey doute qu’un comportement soit purement individuel puisqu’il est toujours « connecté » à d’autres au sein d’un collectif. C’est ce postulat du pragmatisme qui peut servir à introduire et à éclairer l’opposition entre le privé et le public. Comme on peut s’y attendre, le comportement privé ne se confond pas avec un comportement purement individuel et ne s’oppose en rien à la vie sociale. Le critère de la distinction entre privé et public réside plutôt dans la portée de l’action ou des relations. Les relations sociales produisent trois sortes de conséquences. A la limite, on peut imaginer que ces conséquences ne dépassent pas le cadre de la relation. Elles n’affectent que ceux qui sont engagés dans cette relation. C’est généralement le cas de l’amitié. On demeure alors dans la sphère purement privée. De nombreuses affaires privées ont cependant des conséquences indirectes sur l’ensemble de la communauté. Le commerce, bien qu’il soit mû par l’intérêt, en est un exemple. « Dans une certaine mesure, il est vrai, comme Adam Smith l’a soutenu, que la table de notre petit déjeuner est mieux pourvue par les résultats convergents des activités des fermiers, des épiciers et des bouchers menant des affaires privées en vue d’un gain privé, qu’elle ne le serait si nous étions servis par un esprit philanthrope ou par un esprit public. » (2003, p 62). Il se peut néanmoins qu’un certain nombre d’individus subissent sans y trouver aucun intérêt les conséquences indirectes des affaires menées par un autre groupe d’individus. Les premiers ont alors en commun l’intérêt de réduire les conséquences qu’induisent les activités des seconds. Dans cette situation, un public se constitue. Organisé en institutions, il confiera à des agents « publics », à des fonctionnaires, le soin de veiller à ses intérêts. L’Etat est au service du public ou, c’est une autre manière de le dire, il est un public organisé et capable d’agir. L’actualité offre d’innombrables occasions de comprendre ce qu’est un public. Des groupes exploitent des gisements de pétrole, négocient leur marchandise, affrètent des bateaux pour la transporter. Leur souci du profit est tel qu’ils négligent la qualité des bateaux dont ils ont besoin. Certains pétroliers font naufrage et provoquent des marées noires qui affectent des catégories de personnes aussi différentes que des marins-pêcheurs, des ostréiculteurs, des hôteliers, des vacanciers, des ornithologues. Si ces personnes se regroupent en association, elles constituent un public qui exigera une législation (ou une nouvelle législation) relative au trafic pétrolier en mer. Il est clair que les individus qui constituent un public font aussi partie d’autres publics. Ces publics n’ont pas forcément des intérêts concordants. Ainsi les marins-pêcheurs emploient-ils du fioul pour faire fonctionner leurs bateaux. Ils ont intérêt à ce que le prix du pétrole reste au plus bas. Ils ne veulent pas avoir à payer les contrecoups de la spéculation ni même peut-être les éventuels surcoûts qu’entraîneraient la multiplication des contraintes liées à la sécurisation des navires et l’augmentation des services chargés de faire respecter les législations, etc. Mais la difficulté devient vertigineuse quand l’Etat lui-même, par le biais des taxes qu’il impose, tire un avantage de la hausse des cours du pétrole. Au lieu de compenser l’augmentation du prix par la baisse des taxes, les agents de l’Etat se comportent alors comme s’ils géraient des affaires privées. Du moins est-on bien en peine de préciser quel public ils défendent. Cette difficulté, que je décrivais au chapitre précédent en évoquant une collectivité introuvable, reflète la complexité, si ce n’est l’aporie, de la politique actuelle. Elle peut naturellement être retournée contre Dewey. Son concept de public est-il assez sophistiqué ? Nous suffit-il pour définir l’Etat dont nous avons besoin ? Nous aide-t-il vraiment à déterminer les principes et l’organisation d’un Etat susceptible de maîtriser les innombrables interdépendances qui caractérisent notre société ouverte sur le monde ? En concédant une réponse négative à ces questions, on montre d’autant mieux que la notion de public n’engage aucun modèle particulier de l’Etat. Pour Dewey, la question de ce qu’est l’Etat, de ce que sont ses missions, de ce que doit être son organisation reste relative à la constitution préalable du public et demeure absolument empirique. Il faut donc profiter de cette notion de public pour considérer l’Etat sans le moindre a priori. Il ne s’agit pas uniquement de souplesse philosophique. Combien de programmes politiques en matière d’éducation, d’immigration, de recherche, de santé, du droit du travail, combien d’offensives ou de résistances syndicales, combien de lois, combien de réformes croient encore pouvoir actionner les poulies fatiguées de ce que Beck (2003) nomme « le nationalisme méthodologique » ? Combien de temps faudra-t-il endurer l’inertie et le manque d’imagination qui sont les retombées malheureusement très actives du bon sens métaphysique dans le domaine politique ? Et – question à laquelle, comme par anticipation, il semble inévitable de se résigner – quel événement terrible devra survenir pour que la référence à l’Etat, au lieu d’opérer a priori, devienne tout à fait secondaire dans l’intelligence de la réalité politique ? Dewey reconnaît lui-même qu’un Etat particulier, une fois institué, retarde trop souvent l’apparition de nouveaux publics. Un décalage historique apparaît entre les missions qui ont justifié telle organisation étatique et les situations inédites que les citoyens subissent. L’Etat idéal devrait toujours favoriser la formation de nouveaux publics qui, une fois constitués, en dynamiseraient l’organisation et le fonctionnement. Stimulante, cette perspective ne fait pourtant que redescendre d’un cran le problème de l’adéquation politique : comment ces nouveaux publics se constituent-ils ?