7.4. Renoncer à la politique ?

dimanche 22 mars 2009
par Philippe Eon
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Une critique est intéressante quand elle offre la perspective d’un changement possible. Elle doit également être par elle-même le moyen de ce changement ou tout du moins fournir des indications suffisantes sur les moyens de ce changement. Très souvent la critique d’ordre moral ne satisfait pas à la deuxième exigence. Comme le dit Schopenhauer : « Une morale non fondée en raison, celle qui consiste à « faire la morale aux gens », ne peut pas avoir d’action, parce qu’elle ne donne pas de motifs. D’autre part, une morale qui en donne ne peut agir qu’en se servant de l’égoïsme ; or ce qui sort d’une pareille source n’a aucune valeur morale. » (1966,§66) Examinons justement l’argument de la généralisation morale dont il a déjà été question dans le premier chapitre. « Et si tout le monde faisait comme toi,… », dit-on à quelqu’un qui s’est mal comporté ou qui est près d’accomplir une action blâmable. De manière critique, on introduit du jeu dans la vie de l’individu. Il n’éprouvait pas de regrets, il découvre la possibilité d’en avoir. Il n’avait pas imaginé agir autrement et maintenant son intention relève d’un choix. Cette critique morale manque pourtant de force. Elle n’est pas le moyen du changement. Elle n’indique pas non plus la voie à suivre pour éprouver du regret ou pour agir autrement. Pire, elle offre à l’individu l’occasion de rejeter l’alternative et de persister dans son attitude. Libre à lui de juger que personne, justement, n’est dans sa situation. La critique n’étant pas relative à l’objet qu’elle critique, elle tombe forcément à plat. Critiquer la généralisation politique revient à critiquer les individus qui pensent par généralisation politique. On n’attend pas d’eux qu’ils adoptent une autre conduite, comme c’est le cas dans le domaine moral. On leur suggère plutôt de concevoir autrement leur rapport avec la collectivité. En raison de la confusion qui caractérise la généralisation politique, cette critique prend une double signification. Elle peut vouloir dire : « Pensez autrement, parce que la collectivité n’est plus (n’a jamais été, ne sera jamais) ce que vous croyez. » Ou bien elle dira : « Pensez autrement pour que la collectivité puisse être (redevenir ou devenir enfin) un lieu à votre mesure. » La première option oppose à la représentation individuelle, et aux perspectives pratiques qu’elle enveloppe, le démenti de la réalité. Elle se dispense d’être le moteur du changement puisque celui-ci, en réalité et avec une force à laquelle les individus n’échappent pas, se produit déjà. Il suffira de trouver une manière séduisante de le décrire – pensons au choc des civilisations, à la fascination géopolitique ou économique pour la puissance, à l’hystérie des masses d’un point de vue psychosociologique etc. Une telle critique admet que « la théorie critique » est finie. La réalité collective ne peut pas faire l’objet de la critique puisqu’elle est toujours le seul sujet effectif de la critique. La deuxième option cherche à modifier la représentation individuelle pour en préserver le potentiel critique. Elle offre aux individus une espèce de « chance » philosophique. En acceptant de soumettre à critique les généralisations politiques qu’ils effectuent, ils ont l’occasion de revitaliser la possibilité moribonde de l’action politique. Naturellement, sans même faire profession de cynisme, on peut estimer qu’une telle critique reste aussi faible que n’importe quelle critique morale. Elle n’est pas le ressort du changement qu’elle vise. Elle est difficilement le moyen des objectifs qu’elle s’assigne. Afin d’évaluer, au plan de l’individu, la portée pragmatique d’une critique de la généralisation politique, il convient pourtant de reprendre les trois éléments que son analyse a mis en évidence : la position ou l’activité particulière que l’individu généralise ; la référence à une collectivité existante ; et enfin la projection dans une collectivité virtuelle et souhaitable. La critique relative à chacun de ces aspects mettra l’individu face à des implications pratiques différentes. La première, par exemple, le renvoie à la position qu’il occupe, à l’activité particulière qu’il exerce ou à la catégorie sociale, professionnelle, à laquelle il s’identifie. Nous avons vu qu’elle consiste à demander : « En tant que quoi ? » Cette critique peut placer l’individu en contradiction avec lui-même. Ce qu’il veut en tant que consommateur est incompatible avec ce qu’il veut en tant que salarié. Ce qu’il veut en tant qu’usager entre en conflit avec ses attentes de contribuable. Ce à quoi il prétend en tant que citoyen est difficilement conciliable avec la logique du marché sur laquelle il compte en tant qu’entrepreneur. Elle l’invite également à relativiser son intérêt, sa prétention, ses droits. A quoi as-tu réellement droit ? D’autres auront des attentes incompatibles avec les siennes. Se posera alors la question de l’équité. Qui devra la prendre en charge ? « En tant que quoi » jugera-t-on possible d’y répondre pour tout le monde ? Dans une perspective perfectionniste, l’individu devrait même avoir pour lui-même une autre exigence, une exigence nettement supérieure à celle dont il fait entendre la légitimité à tous. La question « en tant que quoi ? » révèlerait alors les attachements conformistes qui font souvent les mauvaises bonnes raisons des revendications et les transforment en ritournelles politiques stériles. Le deuxième aspect en question est la référence à la collectivité existante. La critique est celle du savant. Elle consiste à demander : « Sais-tu de quoi tu parles ? » Connais-tu vraiment cette société à laquelle tu te réfères et dont tu espères autant ? Sais-tu comment fonctionne le marché du travail ? Tu te plains des délocalisations mais as-tu une petite idée de la logique inhérente au marché global ? Tu veux bénéficier de la sécurité sociale, de l’assurance maladie, de l’assurance chômage, mais sais-tu bien à quelles conditions tout ceci est possible ? Tu fais appel à l’Etat, au peuple, à la nation mais à quoi te réfères-tu vraiment quand tu utilises ces mots ? Tu es pour ou contre l’Europe mais elle n’est pas celle que tu crois. La dernière critique est celle de l’expert politique, ou plus exactement du technicien de la politique. Tu veux que les prix baissent, laisse-moi faire. Tu aimerais que les impôts soient plus équitables, fais-moi confiance, je maîtrise les procédures et tous les paramètres. Tu espères changer progressivement cette société morose, tu attends des réformes ? Je suis le mieux placé pour les mener à bien, non parce que je te représente mais parce que j’ai appris des techniques de gouvernement et au moins les techniques de communication à l’aide desquelles je te ferai croire que je gouverne comme tu le souhaites. Chacune de ces critiques pousse l’individu sur la voie d’un renoncement. Que ce renoncement ait la signification éthique d’une victoire sur soi-même, qu’il manifeste la primauté d’un bien supérieur ou qu’il soit, plus probablement, l’expression d’une défaite, il est une façon de prendre acte des décrochages qui rendent l’action politique impossible : décrochage entre l’individu et la collectivité dont il est membre, ce dont témoignent symétriquement à la fois l’individualisme ou le corporatisme de la revendication et le repli sur un souci éthique ; décrochage entre la représentation individuelle, partielle, passionnelle, irrationnelle, et la connaissance experte de la réalité collective ; décrochage enfin entre l’action individuelle et le milieu collectif dans lequel elle est censée se justifier et produire des effets attendus. Relativement au modèle de l’action politique qu’enveloppe encore la généralisation politique effectuée par l’individu, ces critiques vont trop loin. Elles nous transportent au-delà ou en-deçà du lieu de la politique. On finit par dire que c’est avant toute autre chose une question d’éthique, chacun devant être, pour soi-même, le premier souci. Ou bien, sans l’annoncer aussi explicitement, on déménage l’activité politique dans des sphères où elle est inaccessible (les ministères et leurs administrations, les instances européennes, la bourse, les banques centrales, les organisations mondiales) et où, dans tous les sens qui conviennent à cette expression, elle ne représente plus rien. En allant trop loin, ces critiques montrent aussi le lieu où une critique plus mesurée pourrait s’arrêter. Elles indiquent en creux ce qui doit être préservé pour qu’une critique de la généralisation politique ne se traduise pas automatiquement par un renoncement à l’action politique. A quoi devrait ressembler une critique qui s’arrêterait à temps ? Quel genre de critique permettrait à l’individu de préserver, à ses yeux, les conditions de sa propre action politique ? Rien ne dit que ce genre de critique ne relève pas du pur bavardage. Toutefois on peut imaginer, par exemple, une critique qui persuaderait l’individu de troquer ses mauvaises généralisations contre de bonnes généralisations. Cela suppose bien entendu qu’on puisse se targuer de proposer des généralisations réellement bonnes.

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