7.2. Social et politique

dimanche 22 mars 2009
par Philippe Eon
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A rebours de ce bon sens métaphysique, il faudrait commencer par examiner en quoi une action est de nature politique. Sur quoi porte ce genre d’action ? Quels sont les critères ou les principes auxquels on fait appel pour distinguer l’action politique des actions qui ne le sont pas ? L’action politique n’est pas pensable en dehors d’une vie collective mais, selon les conceptions qu’on en adopte, on fera varier la représentation de la collectivité qu’elle génère, dont elle tire son sens, ou dans laquelle elle se déploie comme dans un milieu propice. Bien entendu, le risque est de ne plus parvenir à renouer ce qu’on s’est efforcé de découpler. C’est à ce désarroi à la fois philosophique et politique que nous pousse Hannah Arendt. La référence convenue à l’Etat fournit un label commode qui garantit, en l’occultant, la signification politique d’un grand nombre d’activités. Or, si on résume la thèse que défend l’auteur de La condition de l’homme moderne, on conviendra au contraire que la politique a disparu sitôt que l’Etat s’occupe lui-même de remplir le panier de la ménagère. Pour Hannah Arendt, « chaque activité humaine signale l’emplacement qui lui est propre dans le monde » (1994, p 115). Chez les Grecs, le lieu de la politique est le monde des affaires communes. Pour exister, ce monde commun doit impérativement se distinguer par une frontière stricte et sacrée, du monde caché des affaires privées, processus de la vie, besoins et travail. Le privé est une condition du public parce qu’il est le lieu d’où il faut savoir et pouvoir sortir pour agir en citoyen, libéré de la nécessité. Sitôt que la frontière s’efface, la politique est compromise. C’est ce qui arrive historiquement au cours de ce que Hannah Arendt nomme l’avènement du social. Le domaine public est alors envahi par les préoccupations particulières. Loin de définir le lieu existentiel qui lui est propre et qui lui donne son sens, la politique devient une simple manifestation des rapports de force, des conflits pour la survie, des processus économiques qui structurent la vie sociale. La fonction première du gouvernement est de protéger les intérêts privés, intérêts d’une classe privilégiée de propriétaires au début de l’histoire du capitalisme, et intérêts revendiqués par toutes les catégories de la population dans le cadre plus évolué d’un Etat social providentiel. Est-il pertinent de construire l’histoire de l’Etat moderne à la lumière d’un modèle originel qu’on déclare perdu ? Doit-on considérer la cité grecque dont parle Hannah Arendt uniquement comme l’idée dont elle a besoin pour analyser et critiquer, par contraste, la modernité ? Ou bien ce modèle est-il historiquement fiable ? Quelles que soient les attentions critiques dont la philosophie de Hannah Arendt doit faire l’objet, elle nous place frontalement devant le défi dont notre vie sociale est la quotidienne intuition : l’action politique n’est plus possible. La sphère du social est comme ce bourbier dans lequel le baron de Münchhausen s’enfonce avec son cheval. Plus on raconte, pour imiter le baron, que l’action politique consiste à se prendre par les cheveux et à se tirer soi-même hors du bourbier, et plus on en fait monter le niveau, autre manière de dire qu’on s’y enfonce un peu plus. Peut-être n’y a-t-il rien d’autre à faire, dans le bourbier social, que de raconter des fictions de programmes politiques ou des histoires de réformes. Peut-être vaut-il mieux croire, comme les libéraux, qu’une main invisible finira par stopper la lente immersion du baron de Münchhausen, à condition naturellement qu’il (se) laisse faire. L’Etat social moderne est, au sens strict, une aporie politique. En s’efforçant de répondre aux impératifs de la vie économique et sociale (chômage, santé, éducation, inflation, etc.), l’action politique participe toujours plus à la promotion d’un monde qui supprime le lieu public où elle devrait pourtant trouver les conditions de son exercice. Logiquement, la philosophie d’Hannah Arendt neutralise l’alternative qui semble devoir opposer, aujourd’hui encore malgré les « leçons » du XXème siècle, les options socialiste et libérale. Il n’y a, d’un côté et de l’autre, que la même suprématie des préoccupations sociales et le même dépérissement annoncé (soit dans l’anticipation des processus économiques, soit dans la planification administrative, soit encore dans la tyrannie de la masse) d’une version politique de l’Etat. La véritable question n’est donc certainement pas de savoir quelle est la meilleure manière « politique » de gérer la complexité sociale et, du même coup, d’en finir avec la politique. La pensée de Hannah Arendt nous oblige à demander si, dans les conditions de notre bourbier social, une action politique est encore possible. Le défi est de concevoir la nature politique d’une action, non pas tant pour sortir du bourbier (nous ne voudrions tout de même pas raconter des histoires à la façon du baron de Münchhausen) que pour se dégager des programmes qui s’évertuent tout aussi bien à en digérer qu’à en amplifier l’omniprésence.

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