6.4. Référence et projection
Par généralisation politique les individus rejouent leur inscription dans l’unité politique dont ils sont membres. L’ensemble y est figuré selon la perspective qu’offre à chacun sa position particulière. L’accomplissement de ce mouvement de la pensée ne peut révéler que problématiquement les termes entre lesquels il s’inscrit : la position particulière de l’individu et la collectivité dans laquelle il croit pouvoir se projeter. Les théories du contrat prétendent simplifier la situation pour la rendre plus claire. De quelle collectivité validerions-nous les principes si nous avions à choisir de vivre socialement ? L’abstraction de l’hypothèse en limite la fécondité philosophique et politique. Il est vrai que les individus se prononcent souvent sur les conditions politiques de leur vie sociale et laissent aussi très souvent entendre que, à choisir, ils se décideraient pour un type d’unité politique qui leur garantirait une existence sociale plus satisfaisante. Ils effectuent cependant de telles généralisations politiques sur la base d’activités, d’attentes, de statuts qui ne cristallisent leur existence particulière que dans la mesure où elle est aussi sociale. La question n’est donc pas de savoir quelle collectivité nous choisirions si nous étions individuellement en condition de choisir. Il n’est pas suffisant d’imaginer une situation hypothétique ou initiale qui nous permettrait de comparer les principes politiques de plusieurs organisations politiques possibles. Il faut se demander à quelle société nous devons la position particulière qui nous autorise un point de vue, qu’il soit critique ou non, sur la généralité de la vie collective. Pour signifier l’ambiguïté inhérente à la généralisation politique, disons qu’elle est une référence constitutive. Les individus qui généralisent leurs positions sociales particulières se réfèrent nécessairement à la collectivité constituée à laquelle ils appartiennent et qui détermine les conditions (activité, statut, attentes, besoins) de leurs points de vue. Mais la généralisation politique est aussi une projection. Les individus se rapportent à une collectivité souhaitable qui ne se confond pas avec la collectivité effective à laquelle ils font référence. Ils croient pouvoir se mettre en situation de contrat social : c’est comme s’ils disposaient de la possibilité de renégocier leur adhésion à cette société-là et comme s’ils envisageaient d’en constituer une autre sur la base de principes différents. La complexité de leur position tient au fait qu’ils croient, en même temps, que la collectivité dans laquelle ils se projettent est déjà (ou devrait déjà être) celle dans laquelle ils vivent. Dans la généralisation politique, les individus se réclament d’une référence à la collectivité constituée pour soutenir, en quelque sorte, qu’elle n’est pas conforme à ce qu’elle est. On attend une assistance supplémentaire de l’Etat parce que l’Etat procure déjà ce genre de soutien. On invoque les valeurs de la République (on se souvient des débats sur la laïcité) pour que notre vie collective ne fasse que reproduire son essence républicaine. On exige un allègement des charges patronales pour que les entreprises produisent plus facilement et avec plus de profits les biens dont la circulation, la consommation, l’accumulation constituent déjà une part essentielle de la vie sociale. On s’oppose à un démantèlement des services publics au nom d’une collectivité dont on suppose qu’elle est évidemment et réellement unifiée par un intérêt commun. La généralisation politique est, comme il apparaît, le ferment du brouillage politique. Elle donne à la critique le ton du conservatisme et elle fait du conservatisme le refuge inespéré de la critique. Aucune référence à la vie collective ne livre le critère à l’aide duquel on pourrait convaincre d’erreur ceux qui procèdent à telle ou telle généralisation politique. Quelle est la société d’où ils se prononcent à propos de cette société même ? Vivent-ils dans une République, modèle troisième république ? Dans un Etat au sens hégélien ? Dans un Etat Providence ? L’Etat n’est-il qu’une superstructure au sens marxiste ? Un simple régulateur de marché, garant de la paix civile ? L’existence des institutions, des lois, des fonctionnaires ne suffit pas à fixer le référent commun qui nous montrerait définitivement quelle est notre collectivité. Dans Jacques le fataliste, le valet et son maître parcourent le même monde. Rien ne les départage : l’un, fataliste, certifie que tout est écrit ; l’autre le conteste et maintient la flamme de la liberté. Telle semble être notre vie collective. Bien qu’elle soit commune aux individus, ils ne partagent pas les représentations normatives qu’ils s’en font. C’est heureux. Une société démocratique se juge à la vitalité des désaccords que soulève la question de savoir justement ce qu’est ou ce que doit être la démocratie. C’est pourquoi les généralisations politiques, en dépit de l’hystérie qu’elles trahissent éventuellement, façonnent la réalité collective. En invoquant les valeurs de la République, on ne se trompe pas. Le discours est poussiéreux, par rapport à d’autres discours, mais il ne peut pas être faux. Il a une force performative qui maintient sous perfusion cette réalité que d’autres estiment d’un autre âge. Les généralisations politiques sont des références constitutives, ou performatives, qui ne sont jamais fausses. Elles sont pourtant constamment mises en défaut. La référence (à une prétendue réalité) se présente aussitôt comme une projection (vers une réalité simplement possible). Le décalage entre l’ensemble auquel les individus se réfèrent par généralisation politique et leur collectivité effective signifie que cette dernière n’est pas stable. Elle s’élargit. Elle se resserre. Elle intègre de nouveaux arrivants, et sans doute des non-humains autant que des humains, comme le veut l’écologie politique de Bruno Latour (2004). Elle se caractérise progressivement par de nouvelles valeurs. De nouvelles lois sont adoptées. La vie sociale s’organise autour de nouveaux clivages, de nouvelles institutions, de nouvelles pratiques. De nouveaux phénomènes sont source d’inquiétudes ou d’enthousiasme. Comment les individus réagissent-ils à ces changements ? Comment croient-ils être à l’origine de telles modifications ? Comment en assument-ils la nouveauté ? Qui en rendent-ils responsables ? Comment évaluent-ils l’échec de leurs références constitutives ou l’impuissance de leurs projections ? On le voit derechef aux généralisations politiques qui expriment leurs attentes, leurs engouements, leurs refus, leurs revendications, leurs réticences.