6.3. Usage critique de la généralisation politique

dimanche 22 mars 2009
par Philippe Eon
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Dans les généralisations politiques qui viennent d’être discutées, il est significatif que l’intérêt général et le bien commun fournissent le point de fuite d’une perspective dont le point de vue est donné par des activités ou des attentes particulières : être protégé, gagner un salaire, consommer, produire des marchandises, faire du profit grâce à une entreprise. Les individus procèdent à des généralisations politiques en tant qu’ils sont (ou ont) ceci ou cela dans la société où ils vivent. Ils s’autorisent de leur situation particulière pour effectuer une généralisation qui exprime leur opinion sur la vie de tous. Ils estiment que leur position particulière leur fournit un point de vue assez juste pour se prononcer sur l’organisation de l’ensemble. Ils montrent ainsi que leur position n’est particulière que par la généralisation dont elle s’affirme le principe possible. On reconnaîtra dans ce banal amalgame du particulier et du général ce que la sociologie nomme un statut. La généralisation politique se fait à l’interface du collectif et de l’individuel. Il ne s’agit pas seulement d’une expression obtuse de l’intérêt de chacun. Il s’agit de cette expression-là médiatisée et en quelque sorte validée par une représentation idoine, mais pas forcément claire, de la généralité de la vie commune. La fonction critique de la notion de généralisation apparaît avec évidence. Parce qu’ils procèdent à des généralisations politiques, les individus ont à répondre de leur position : en tant que quoi s’autorisent-ils un jugement sur l’ensemble ? Que signifie pour l’un de se dire citoyen, pour l’autre de se prétendre consommateur ? A quelle occasion pense-t-il juste de l’affirmer ? Est-ce pour défendre ou pour obtenir quelque chose ? Que veut dire pour l’autre de compter, en tant qu’entrepreneur, sur une aide des pouvoirs publics ? Veut-on protéger les services publics en tant qu’usager, en tant que fonctionnaire, en tant que contribuable ? Veut-on les privatiser en tant que futur actionnaire, en tant qu’usager, en tant que contribuable ? De quelle autorité se prévaut celui qui exige de la collectivité une politique culturelle capable de lui garantir un emploi ? Et en tant que quoi, au sein de cette même collectivité, parle celui qui voudrait que les biens culturels soient relégués, pour tous, au rang de simples marchandises ? S’exprime-t-il en tant que marchand de programmes télévisuels ayant besoin du plus grand public possible ? En tant que consommateur d’images, incapable de se mettre à la place d’un lecteur ? En tant qu’éducateur de ses propres enfants, convaincu que des marchandises leur suffisent pour s’épanouir ? Chaque fois qu’il y a généralisation politique, il est légitime de questionner la position particulière qui la génère. L’intention n’est pas cynique. Il ne s’agit pas uniquement de réduire toute opinion politique, tout jugement sur la collectivité à l’expression sournoise d’un intérêt particulier. L’objectif philosophique ne consiste pas non plus à faire tournoyer les diverses représentations de la collectivité pour obtenir un joli kaléidoscope relativiste. Les individus prolongent discursivement, dans les généralisations politiques qu’ils effectuent, des activités, des habitudes, des intentions, des attitudes qui les engagent en particulier dans la vie sociale. Voilà ce qu’il convient de questionner, non pas ce que chacun est mais ce qu’est l’activité par laquelle il se pense inscrit dans la collectivité. De quelle activité particulière prétend-il généraliser les exigences, les attentes, la reconnaissance, les frustrations, ou tout simplement la perpétuation ? Rawls suppose que la position particulière de chaque individu fait obstacle au raisonnement qui fixe les principes auxquels tous devraient consentir pour vivre ensemble. Il recourt donc au voile d’ignorance. L’obstacle est mis entre parenthèses. Ignorant de sa position particulière, chacun est en mesure de penser pour les autres, à la place des autres et finalement comme les autres. C’est l’accord visé, et l’idée que les individus pourraient vivre ensemble sur la base d’un pacte constitutif, qui disqualifie la position particulière de chacun dans le processus de généralisation. Si l’on s’en tient à la généralisation, sans préjuger de l’impératif de son résultat, la conclusion est inverse. Surtout ne pas abaisser le voile d’ignorance ! Le manque, les besoins, la satisfaction, la jouissance de différents biens ne suffisent pas à caractériser la position particulière de chacun. Il faut y ajouter le rapport qu’il entretient par cette position avec la généralité de la vie collective. Il n’éprouve pas seulement des manques, il prétend les faire reconnaître par l’ensemble de la collectivité. Il ne jouit pas seulement de certains biens, il souhaite qu’on lui garantisse cette jouissance. Il n’occupe pas seulement une position particulière, il aimerait que personne ne la menace ou que tous comprennent qu’elle doit être revalorisée. Notre appartenance à la collectivité n’est pas fondée sur un contrat qui exigerait de chacun qu’il soit ou ait jamais été un sujet rationnel. Le régime social de notre existence collective fait de chacun un contractant dont les généralisations politiques prétendent reproduire celle qu’un sujet rationnel aurait dû effectuer pour consentir à vivre avec les autres. Or il est bien évident que la position de chacun ne résulte pas d’un contrat qui aurait engagé tous les autres, ni d’une généralisation qui aurait scellé leur entente même tacite. En philosophie politique, on se demande traditionnellement ce que nous devons être, en tant que sujets, en tant qu’individus, pour passer un contrat originel. Il y a une autre question à poser : « en tant que quoi » supposons-nous avoir passé le contrat social qui n’a jamais eu lieu ? La réponse n’est pas déterminée conditionnellement par les termes ni par la finalité du contrat. Elle reste aussi variable et indéterminée que l’est la collectivité à laquelle une généralisation politique pourrait donner lieu ou à laquelle les individus se rapportent par généralisation politique. La notion de généralisation politique nous invite à interroger la position de chacun lorsque chacun s’estime bien placé pour juger l’ensemble. On doit ainsi se méfier des politiques qui préconisent un renouvellement du pacte social. Le projet d’une collectivité reconstituée sur la base d’un accord de tous qui profiterait à tous n’est séduisant qu’en apparence. Le but louable est de refondre la collectivité dans un corps politique. On oublie de préciser que les individus ne l’atteindront que par généralisation. Ils établiront de cette façon les principes d’une collectivité renouvelée. Mais sur quelle base ? De quel point de vue ? Auront-ils commencé par soumettre à critique la position particulière qui dessine en creux la généralisation dont dépendra leur accord ? Ils ne sont pas les sujets rationnels qui, dans les conditions d’équité adéquates, seraient susceptibles de s’entendre sur les termes d’un contrat social. Les généralisations qu’ils effectuent sont les expressions factuelles des conditions empiriques dans lesquelles ils vivent collectivement. Il est vain de penser que ces généralisations, à condition de les passer au tamis de la rationalité, fournissent malgré tout le modèle d’une politique concertée auquel il faudrait revenir pour lifter le visage fripé de la démocratie et lui redonner un air avenant.

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