6.1. Forme de politisation

dimanche 22 mars 2009
par Philippe Eon
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La généralisation politique est constitutive dans l’hypothèse d’un contrat social. De l’accord auquel les contractants aboutissent par généralisation de leur calcul ou de leurs motivations résultent l’unité politique ou les principes de l’unité politique dont ils deviennent les membres. La généralisation à laquelle chacun procède à partir de sa situation particulière fonde l’opposition désormais pertinente entre ce qui est particulier et ce qui est général. Nous avons vu les difficultés auxquelles se heurtent de manière rédhibitoire les théories du contrat. S’il y a un sens à sauver la notion de contrat social, c’est moins pour élaborer une théorie du fondement de l’unité politique ou un accord sur les principes de justice que pour aborder philosophiquement les situations dans lesquelles les individus semblent protester contre l’organisation politique qui modèle leur implication dans une vie commune. De même qu’on parle en sociologie de formes de socialisation, il faut décrire la généralisation comme une forme de politisation. Les individus se rapportent par généralisation politique au corps politique dont ils sont membres sans avoir besoin de croire qu’ils ont ou auraient pu constituer celui-ci au moyen d’un contrat et sans même avoir à se prononcer sur la façon dont celui-ci s’est véritablement constitué. Il en résulte que la généralisation politique ne s’effectue pas, dans le contexte d’une société déjà constituée, au moyen d’un calcul que les individus seraient obligés de généraliser pour aboutir à un accord fondateur et définitif. Elle n’est pas maîtrisée comme un raisonnement pratique. Elle informe plutôt les lieux communs du discours politique, de l’opinion, de la revendication. L’opposition que l’on fait très couramment entre l’intérêt particulier et l’intérêt général et au nom de laquelle on prétend parfois conduire une politique ou juger d’une politique, présuppose que les individus se rapportent à la collectivité dont ils sont membres sur le mode de la généralisation politique. Les individus jugent également du bien commun (de ce que devrait faire l’Etat pour que le sort de tous s’améliore) en se fiant souvent à ce qu’ils perçoivent de leur propre situation. Ils prétendent parler au nom de tous et dire ce que tout le monde pense à propos des affaires publiques, des décisions de telle entreprise, des fluctuations des prix. Ils expriment leur attachement aux services publics dont ils sont persuadés de connaître la fonction. Ils considèrent que leur situation est exemplaire de ce qui ne va pas dans « ce pays ». Ils clament publiquement leurs besoins comme pour en obtenir la légitimation avant et afin d’en espérer la satisfaction. Ils comparent leur propre situation à celle des autres par le biais de la justice sociale, ou de quelque idéal qu’ils croient évidemment être valable pour tous. En bref, disons qu’un individu généralise politiquement sa situation particulière quand il la comprend, la décrit, la juge relativement à l’ensemble de la vie collective. Inversement, il procède aussi par généralisation politique quand il se réfère à sa situation pour comprendre, décrire ou juger ce qu’il suppose valable pour la vie collective perçue dans sa généralité. Cette forme de politisation qu’est la généralisation n’existe pas dans n’importe quel type de société. Elle dépend de certaines conditions sociales et politiques dont il est toujours possible de refaire l’histoire, en prenant pour objet l’individualisme, le régime démocratique, la légitimité de l’Etat, l’évolution du droit ou des droits, la protection sociale, le capitalisme, la concurrence, l’opinion publique, etc. Mais rabattre la généralisation politique sur les conditions sociales et historiques qui la favorisent reviendrait à mettre sous l’éteignoir le potentiel politique qu’elle contient. En effectuant des généralisations politiques, les individus introduisent un décalage entre la collectivité à laquelle ils appartiennent et celle dans laquelle leur généralisation les projette. Ils mettent à profit la particularité de leur existence et de leur point de vue pour signifier que l’existence collective pourrait ou devrait être différente. Par généralisation politique, l’individu fait de sa vie un argument susceptible de concerner toute la collectivité et de jouer sur les décisions collectives. Cette forme de politisation est-elle le ferment d’un changement possible ? Est-elle le refuge de l’impuissance ou de la résignation individuelle devant les phénomènes qui affectent l’ensemble de la collectivité ? N’est-elle que la réponse inefficiente et atomisée à l’inertie, à la cécité et à la surdité de la classe politique ?

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