5.5. Faiblesses et intérêt d’une théorie du contrat

mercredi 18 mars 2009
par Philippe Eon
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Les théories du contrat présentent toujours les mêmes points névralgiques. Leurs critiques ne manquent pas de profiter de ces faiblesses. D’abord on peut viser la méthode. Le contrat est nécessairement relatif à une situation initiale qu’il est facile de concevoir comme une hypothèse ad hoc. Le contrat aboutit inévitablement au résultat attendu. Le prix à payer est une pétition de principe ou une démonstration circulaire (Ricoeur, 1988). Le deuxième genre de critique porte sur la nature des individus contractants. Les théories du contrat sont par principe individualistes. Elles postulent cependant des conceptions très différentes de l’individu. L’individu est-il désintéressé et nullement envieux, ou bien au contraire jaloux et en même temps capable de sympathie ? Se comporte-t-il de façon rationnelle, c’est-à-dire de manière prudente et stratégique ? Ou bien est-il également raisonnable, c’est-à-dire capable de saisir intuitivement ce qui est juste ? Les réponses métaphysiques à ces questions prêtent toutes à discussion. Les réponses anthropologiques sont forcément dérivées d’un contexte historique et social donné qu’elles contribuent à légitimer idéologiquement, par exemple en justifiant au sein d’une même société différents statuts politiques. Qui est digne de discuter de sa propre participation à la communauté politique ? Qui est en mesure de juger, de son propre point de vue, de la gestion des affaires de tous ? Qui a son mot à dire dans la politique commune ? Les individus qui peuvent être définis comme propriétaires ? Les individus de sexe masculin ? Les individus qui peuvent se vanter d’une certaine ascendance ou d’une certaine nationalité ? Selon ce qu’il généralise de sa situation, l’individu se projette dans une collectivité plus ou moins large. Pour un troisième type de critique, ces hésitations au sujet de l’individu apportent le meilleur démenti au postulat de départ. Il est vain de concevoir l’individu en dehors de sa vie sociale. C’est la vie en société qui permet à chacun de se former comme individu. Les théories du contrat se situent tout simplement à l’opposé de la vérité quand elles fondent les principes de la vie commune sur un accord conclu par les individus. Il n’y a jamais eu d’accord de ce genre et il est même illusoire, voire idéologique, de considérer un tel accord comme l’instrument hypothétique dont nous aurions besoin pour établir les principes de justice qui « devraient » régir notre vie commune. Nous vivons dans des sociétés où le débat, serait-il méprisé pour son inutilité, n’est pourtant pas interdit. Ces sociétés tolèrent la protestation et la revendication. Elles suscitent aussi très souvent la plainte. Là où le débat est possible, les individus sont appelés à justifier ce qu’ils affirment ou décident ; là où la protestation est pensable, là où la plainte se manifeste comme revendication organisée, là où l’existence individuelle devient une lamentation sans force et souvent même un mutisme pitoyable, un écart apparaît entre ce qui existe et ce qui pourrait être. Les théories du contrat ne sont pas exemptes de défauts mais elles fournissent le cadre philosophique à l’intérieur duquel le désaccord, la plainte et la protestation expriment réellement le point de vue de l’individu sur l’organisation collective qu’il subit peut-être dans la plus grande ignorance. Les théories du contrat privilégient l’accord possible en vue d’une collectivité souhaitable. Elles doivent du même coup servir à entendre le désaccord effectif dans une société réelle. Quand les individus refusent explicitement la vie ou certains aspects de la vie qu’ils mènent en société, quand il ne leur reste qu’une vie en marge pour supporter les contraintes sociales, leurs discours et leurs comportements fixent les prémisses d’une renégociation de cet engagement à vivre ensemble (ou à vivre ensemble de telle manière) dont les théories du contrat prétendent déterminer les clauses. De ce point de vue, l’idée de situation initiale change de sens et de fonction. Quand on fait du contrat le moment qui fonde la vie sociale ou qui en légitime les règles, la situation initiale, à laquelle il est théoriquement indispensable de remonter, pose un problème méthodologique. Quand les individus manifestent le besoin de renégocier, c’est leur vie qui est la situation initiale. Le problème n’est plus méthodologique, il est désormais pratique puisqu’il exige la perspective d’un changement. Que faudrait-il changer ? Comment accomplir ce changement ?

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