5.2. La généralisation dans le calcul individuel

mercredi 18 mars 2009
par Philippe Eon
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Formellement, il semble que le contrat social soit conditionnel. Chacun ne s’engage que parce que les autres le font. Mais cette généralisation formelle s’explique uniquement par la peur d’être lésé. Dans un contrat privé, chaque partie a conscience de l’échange et sait donc ce que l’autre donne et reçoit. Le contrat social correspond à une situation très différente. L’échange, s’il s’agit même d’un échange, n’est pas si direct ni si explicite. Chaque contractant a en vue son propre intérêt. Il examine ce qu’il perd et ce qu’il reçoit. En principe, il n’a pas à tenir compte des autres. Son calcul doit pourtant leur convenir. Il l’effectuera donc à la lumière de ce que les autres cherchent en même temps que lui. D’où lui viendra cette lumière ? Là où il y a un réel échange, la réciprocité oblige l’individu à intégrer les exigences de l’autre. Sans cela, l’accord n’aura pas lieu. En revanche, le contrat social met chaque individu face aux attentes de tous les autres. Que chacun soit dans la même situation et que chacun même conçoive que tous les autres sont dans la même situation ne découle pas d’une simple réciprocité mais résulte plutôt de la généralisation que chacun croit possible d’accomplir à partir de sa position. Envisageons les situations suivantes. On propose à quelqu’un de se prononcer sur un engagement d’où il ne tirera que des avantages. Il est d’accord sans avoir besoin de savoir si d’autres le sont. C’est à peu près ce qui se passe quand un Etat décide de favoriser une catégorie de personnes au moyen de telle baisse d’impôt ou de telle subvention. Celui à qui on offre ce genre d’avantage est forcément d’accord. Personne dans cette situation ne cherche à savoir ce qu’il en coûte aux autres. On en profite et on se dit que n’importe qui en ferait autant. Il en va de même quand le contrat est totalement désavantageux. Qui voudrait donner sans contrepartie ? Si l’individu se rapporte à tous les autres, c’est pour en conclure que personne n’accepterait ce qu’on lui propose. Dans les deux cas, l’individu procède à une généralisation dont l’inutilité fait l’évidence. Il suffit de se fier à son point de vue particulier. La généralisation est incontournable quand l’avantage de chacun s’accompagne d’un certain nombre d’inconvénients pour lui mais implique également quelque désavantage pour les autres. Chacun doit penser que son propre calcul intéresse tous les autres et que le calcul effectué par les autres lui fournit, à l’inverse, des raisons d’accepter ou de refuser le contrat. Pour que tous puissent tomber d’accord, il est indispensable que chacun soit capable, à partir de son point de vue particulier, de se référer à ce que tous veulent. Reste à savoir si la nécessité d’une telle généralisation en présuppose vraiment la possibilité. Tout dépend de la nature et de la provenance du gain individuel. Si le contrat se présente comme un jeu à somme nulle, il est nécessaire que certains perdent pour que d’autres puissent gagner. Deux options se présentent : si les gagnants sont connus par avance, les perdants refuseront un tel arrangement, ce que tout un chacun, même certain de gagner, comprendra facilement ; ou bien, comme au loto, chacun espère que les circonstances aléatoires de la vie sociale feront de lui le grand vainqueur. Le gain que chacun attend de la vie commune reste affecté par un coefficient de probabilité. Tant que le contrat se présente ainsi aux individus, ils sont renvoyés à un calcul qui met en rapport ce qu’ils sont sûrs de miser et ce qu’ils espèrent obtenir. Comment chacun juge-t-il de ce rapport ? Il faut aimer le risque. Moi qui aime jouer au loto, j’ai intérêt à ce que le plus grand nombre de gens soient prêts comme moi à miser. La somme en jeu et les gains possibles seront d’autant plus importants. Mon intérêt particulier ne permet pourtant pas une généralisation qui m’amènerait à dire (comme dans le cas où chacun serait gagnant) que les autres seront forcément d’accord pour prendre des risques. Il n’est pas exclu qu’une certaine part de risque convienne à tous et que nous acceptions de nous engager dans le contrat comme dans une sorte de pari. Mais faut-il miser gros avec très peu de chances d’obtenir beaucoup ou au contraire se contenter d’une mise prudente, avec une probabilité rassurante de gagner juste un peu plus ? Chacun est seul par rapport à ce choix. Chacun se trouve poussé par des inclinations qui lui sont propres et qu’il ne peut pas généraliser. D’autre part, la façon dont je me représente le gain, c’est-à-dire ce qui est un bien pour moi, n’est pas non plus généralisable. La place qu’occupe l’argent dans notre société rend un jeu comme le loto attrayant pour un grand nombre. S’il est vraisemblable que personne ne refuserait qu’on lui offre le gros lot, tout le monde ne joue pas au loto pour autant. Un individu pourrait même préférer ne pas s’engager dans une collectivité où l’argent, fournissant la mesure de tous les autres biens, favorise l’organisation de jeux comme le loto. Cet individu jugerait qu’un tel engagement entraînerait la perte inévitable de ce qui compte dans son existence. La notion de risque permet de souligner clairement l’interdépendance des calculs individuels qui est au principe du contrat social. Le gain individuel est fonction de la somme totale des enjeux. Je ne peux espérer gagner au jeu de la vie commune que si d’autres espèrent comme moi, c’est-à-dire s’ils misent et jouent avec moi. Le jeu se déroule donc dans la mesure où chacun peut généraliser son espérance individuelle. Néanmoins, tant que le jeu n’a pas commencé, rien ne m’autorise à prêter aux autres le goût du risque qui est le mien. Rien ne me m’assure non plus, de mon point de vue, que tous les autres sont prêts à jouer pour le même genre de gain. La structure propre au jeu, c’est-à-dire le type de rapport que les individus instaurent entre eux par le jeu, ne donne à personne une raison de supposer que tous les autres seront d’accord pour jouer. Revenons à l’exemple de l’aide fiscale. Supposons que pour être accordée à certains, il faut qu’elle soit payée par les autres. Avant d’accepter le contrat, chacun se trouvera confronté à ce dilemme : accepterais-je de vivre dans une société qui favorise telle catégorie de personnes au détriment des autres ? N’importe qui serait d’accord pour appartenir à une société qui privilégie quelques-uns, à condition de figurer parmi les bénéficiaires. Cette restriction vient justement compliquer la généralisation en même temps qu’elle la rend indispensable. Car si je suis d’accord pour me retrouver parmi les privilégiés, je m’attendrai à une réaction semblable de la part de tous les autres. Le contrat se formule donc comme suit : vous n’êtes pas sûr d’obtenir ce que vous désirez mais vous êtes au moins sûr d’avoir à en faire les frais si vous ne l’obtenez pas. Rien ne m’empêche de répondre favorablement à cette proposition. Mais sur quelle base devrais-je imputer à aux autres une réponse qui n’engage que moi ? On évitera une telle difficulté en considérant que le contrat social n’est pas un jeu à somme nulle. La coopération est avantageuse. Elle génère un bien qui ne se confond pas avec la somme des mises individuelles mais provient sui generis de la vie collective. La généralisation cesse d’être problématique. Chacun est en droit de supposer que les autres, tout autant que lui, seront forcément d’accord pour obtenir un gain certain. Puisque l’avantage que chacun tire de la vie sociale ne se fait au détriment de personne, il est inutile de fonder l’engagement individuel sur l’acceptation d’un risque.

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