3.5. Licenciement
Une grande entreprise internationale délocalise sa production dans un pays où la main d’œuvre est moins chère. Un certain nombre de salariés sont licenciés. Ils exigent le soutien des pouvoirs publics, avant tout pour empêcher la délocalisation mais au moins pour leur permettre de retrouver un emploi non loin de chez eux. Ils estiment donc que leur situation particulière mérite l’attention de l’Etat. C’est naturellement l’intérêt qui les pousse à réagir de la sorte. Mais ils ne pensent pouvoir compter sur le pouvoir de l’Etat qu’en invoquant une justice dont cet Etat, par sa politique sociale, par le droit du travail, par les différentes limitations juridiques qu’il impose au marché, s’est plus ou moins porté garant. Ils font de leur situation un cas pertinent pour interroger l’Etat et, à travers lui, tous les citoyens, sur les principes d’une vie commune. Par bien des aspects, cette dernière situation ressemble à la précédente. Des individus sont menacés de licenciement parce que le site sur lequel ils travaillent n’est plus jugé assez compétitif par les managers de l’entreprise. Les salariés se retournent vers l’Etat et attendent qu’il s’oppose à la stratégie économique ou financière des dirigeants. Leur intérêt est de conserver leur emploi mais ils ne peuvent pas se contenter de l’affirmer comme un intérêt. L’entreprise agit aussi par intérêt. Elle cherche à augmenter sa compétitivité et doit pour cela délocaliser sa production. Qu’est-ce qui incite les salariés à espérer que l’Etat favorisera leur intérêt plutôt que celui de l’entreprise ? Sans doute sont-ils avec leur employeur dans un rapport d’intérêt réciproque que formalise la signature d’un contrat mais ils estiment tout autant appartenir à une collectivité plus vaste qui garantit ou devrait garantir à chacun le droit au travail et, par ce biais, le droit à une vie décente. Le problème que pose le chômage dans notre société n’est pourtant pas comparable au déficit de l’assurance maladie. On ne peut pas avoir droit au travail comme on peut avoir droit à la santé. Dans le domaine de la santé, le seul inconvénient du principe est son prix. Il s’agit donc à la fois de déterminer et de répartir un coût. Si on ne prend pas la responsabilité de régler ces questions, il est fort probable qu’on laissera se perpétuer l’inégalité dans l’accès aux soins. Cette espèce de fatalité n’est pourtant pas un argument contre le principe car la santé de l’un n’est en soi nullement un obstacle à la santé de l’autre. Les individus peuvent légitimement et sans contradiction généraliser sur ce point leur statut d’ayant droit. C’est beaucoup plus compliqué en ce qui concerne le travail. Le monde du travail est un système d’interdépendances (offre et demande, production et consommation), de concurrences et d’inégalités. Les intérêts y sont souvent contradictoires. Le consommateur se réjouit d’acheter « pour rien » ses vêtements ou ses fruits. Mais s’il est ouvrier dans le textile ou producteur de melons, il paiera cet avantage, qui profite à tous les autres consommateurs, soit par la perte de son travail soit par un travail à perte. L’individu ne saurait généraliser sans ambiguïté son statut d’ayant droit au travail. Il peut penser que la collectivité doit garantir à chacun, par le biais du travail, les moyens de subvenir à ses besoins. Dans ce cas, le travail proposé n’a pas besoin d’être rentable. Il suffit que la collectivité en assume le coût, ce qui n’est absolument pas envisageable si aucun de ses membres n’exerce un travail rentable. Il est donc impossible que les individus généralisent leur situation de travailleurs assistés. Il serait plus cohérent qu’ils exigent un travail rentable pour tous. Toutefois il est évident qu’ils ne peuvent pas généraliser cette attente sous la forme d’un droit. Que tel travail soit créateur de valeur, ceci ne dépend absolument pas du droit mais de l’intérêt variable et concurrentiel des uns et des autres pour les produits du travail, marchandises ou services. Quand l’Etat intervient dans le monde du travail, il n’est jamais neutre au regard des intérêts qui s’affrontent. Les réglementations qu’il y impose peuvent toujours être critiquées de deux manières : d’une part on assure qu’elles sont des freins à la liberté d’entreprendre et qu’elles se traduisent donc, contrairement à ce qu’on imagine, par un manque à gagner pour l’ensemble de la société ; d’un autre on leur reproche de ne pas instaurer une authentique équité dans la distribution des richesses et, en atténuant seulement les inégalités, d’être un paravent qui en sauvegarde indirectement le principe. Les salariés menacés de licenciement s’appuient à juste titre sur l’histoire de l’Etat social. Ils sont confortés, par l’évolution de la législation, dans l’idée que les rapports de travail ne relèvent pas uniquement du monde privé. Ils peuvent imaginer peser sur l’Etat pour qu’il augmente les protections sociales au profit des salariés. La question qui se pose aujourd’hui n’est plus simplement de savoir s’il est juste qu’ils en demandent autant ni de calculer jusqu’à quel point leurs revendications sont économiquement réalistes. Tout en continuant à s’adresser à l’Etat, ils doivent convenir de plus en plus de son impuissance devant les stratégies mondiales des entreprises. Dans ces conditions, à quoi bon se représenter encore comme membre de cet Etat ? Le problème ne concerne donc pas seulement la répartition des richesses dans l’entité politique de l’Etat. Plus fondamentalement, il s’agit de se demander s’il existe une collectivité où ce genre de problème aurait une chance d’être résolu.
L’usage politique de la notion de généralisation est tout aussi problématique que son usage épistémologique. Les sociétés ou les Etats ne se sont probablement pas constitués sur la base de généralisations effectuées par les individus. L’histoire des groupements humains plonge ses racines bien en-deçà des consciences individuelles limitées. C’est pourquoi on ne saurait prétendre chercher la vérité à ce sujet sans compter sur le charme des hypothèses. La notion de généralisation a beau ne pas avoir de vertus explicatives, elle permet de formaliser le problème du rapport de l’individu à la collectivité – ou aux collectivités – là où ce rapport manque justement d’évidence – et que cette évidence doive alors être historique, nationale, biologique, religieuse, importe peu puisqu’elle n’est pas. Dans les trois situations qui ont été examinées, les individus sont en quelque sorte, par le fait même de leur immersion sociale, renvoyés aux limites individuelles de leur jugement, de leurs réactions, de leur incompréhension, de leurs attentes, de leurs espoirs ou de leur désespoir. Et il est souvent affligeant de voir comment la classe politique croit pouvoir maintenir l’illusion que l’Etat, en général, ou la France, en particulier, peut encore être la collectivité qui leur accordera l’attention dont ils ont besoin. Mais parce qu’il est devenu nécessaire, au regard de l’évolution de la réalité sociale, de renoncer au mythe d’une collectivité transcendante et englobante, il est maintenant tout aussi nécessaire de redemander sur quelles bases et dans quelles proportions les individus peuvent se représenter leur coexistence politique. La notion de généralisation paraît être le bon instrument pour traiter ces problèmes.