2.4. Politique
Aux généralisations morale, cognitive et sociologique que nous venons de distinguer, nous pouvons donc tenter d’en ajouter une quatrième qui serait politique. Comment la concevoir ? Disons qu’il y a généralisation politique lorsqu’un individu se représente sa situation particulière relativement à la collectivité dont il est un des membres. La généralisation ne transfigure pas la situation particulière. Par généralisation, l’individu fait de sa propre situation un cas pertinent pour décrire, définir mais aussi juger l’ensemble auquel il appartient. Il peut, par exemple, se rapporter à lui-même comme citoyen d’un Etat composé de citoyens ayant les mêmes droits et les mêmes obligations civiques que lui. C’est aussi par le biais de ce genre de généralisation que chacun de nous est censé subordonner son intérêt particulier à l’intérêt général. Une telle formulation n’aurait pas de sens si nous n’avions pas le moyen non seulement de nous représenter l’intérêt général depuis notre situation particulière mais en outre de reconnaître qu’il coïncide, d’une certaine façon, avec notre intérêt particulier. Pourquoi vous retenez-vous de tromper le fisc ? Il est possible que vous vous disiez que votre argent va servir à la construction d’hôpitaux, de routes, dont vous profiterez autant que les autres. Comme dans les domaines cognitif et moral, la généralisation politique est effectuée par le sujet. C’est lui qui généralise sa situation en la considérant, pour l’accepter ou le déplorer, comme un cas parmi tous les autres, semblable ou non à tous les autres, dépendant ou exemplaire de ce qui vaut pour tous. Cette première définition de la généralisation politique entraîne immédiatement quelques difficultés. A première vue, j’en compte deux. Je n’ai apparemment pas besoin de procéder par généralisation, comparant les autres à ce que je suis et vice versa, pour me concevoir mais aussi pour concevoir les autres sous une catégorie générale comme celles de Français, de sujet libre, de citoyen ou d’être humain pourvu de droits. Par contre, il ne saurait y avoir de généralisation politique si l’individu ne mobilisait pas une représentation générale de lui-même et des autres. En conséquence, nous dirons que l’individu procède à une généralisation politique lorsqu’il fait dépendre d’une certaine représentation générale, de lui-même et sans doute aussi des autres, ce qu’est pour lui la collectivité au sein de laquelle il existe avec les autres. Nous avons vu que l’argument de la généralisation en morale, par le détour d’une projection dans une certaine classe, prétendait conduire l’individu à une conclusion pratique : j’agirai (ou non) de cette façon. La généralisation politique n’entre pas vraiment dans un raisonnement pratique. Malgré tout, elle ressemble à une conclusion. L’individu en vient, pour ainsi dire, à se projeter dans une collectivité. Sur la base des expériences particulières qu’il s’autorise à convoquer et des représentations générales qu’il se fait de lui-même et des autres, l’individu thématise son appartenance à une certaine collectivité. Quelle est cette collectivité dans laquelle l’individu croit pouvoir se projeter par généralisation politique ? C’est la deuxième difficulté. Les expressions « collectivité » ou « ensemble » sont très vagues. Il aurait été plus commode, pour définir la généralisation politique, d’en faire d’emblée une projection de l’individu dans ce corps politique qu’est l’Etat. En s’appuyant sur le fait que l’Etat exerce un pouvoir dans le cadre d’une législation, au nom d’une certaine légitimation et grâce à un certain nombres d’agents qui, au sein d’appareils divers, proposent des services ou rappellent des obligations, on explique comment les individus sont intégrés à une communauté. On ne dit pas pour autant comment ils se rapportent à cette communauté dans laquelle ils sont intégrés. L’objectif n’est pas de définir la généralisation politique en évitant la pétition de principe, c’est-à-dire toute référence préalable à une entité politique. Le problème précis s’énonce comme suit : la notion de généralisation s’avère-t-elle être un instrument utile pour décrire la façon dont les individus se représentent « politiquement » l’entité à laquelle ils appartiennent ? Rien n’exclut que les individus procèdent par généralisation pour se représenter une certaine collectivité non politique dont ils sont membres. C’est ce qui arrive sans doute quand quelqu’un se perçoit comme membre de sa très nombreuse famille par l’intermédiaire d’une représentation générale et non pas seulement par l’attachement affectif qu’il ressent pour ses proches. Cette personne pourra également affirmer être un représentant de l’Humanité, définie par des dispositions morales qu’elle s’attend à découvrir en tout autre homme. Et de la même manière, elle dira qu’elle est « française », non pas citoyen de l’Etat français, mais élément de la société française ou du peuple français, s’identifiera elle-même par sa langue, par certaines habitudes culinaires, certaines croyances traditionnelles, qu’elle supposera communes à tous les Français. Dans les trois cas, il semble que cette personne se projette dans une collectivité par le biais d’une catégorie sous laquelle elle se range avec d’autres. Elle procède donc par généralisation. Comment maintenir une différence entre ces exemples de généralisation et une généralisation spécifiquement politique ? Rien ne sert de rappeler, de manière circulaire, que la famille, l’Humanité et la société française ne sont pas définies habituellement comme des organisations politiques. Il est plus intéressant de caractériser la généralisation politique par les enjeux pratiques qu’elle met en relief dans la vie des individus. La généralisation est politique lorsque, pour juger ou pour agir, les individus mobilisent l’idée d’appartenir politiquement à une certaine entité. Sans aller jusqu’à puiser dans sa conscience de citoyen, c’est ainsi par généralisation politique qu’un individu discutera la pertinence de sa fonction par rapport aux objectifs affichés d’une institution. Il ne se contente pas de généraliser une identité qu’il partagerait avec des inconnus, comme dans l’exemple de la grande famille. Il adopte une position critique, qui pourra avoir des incidences pratiques et collectives, en fonction d’un objectif dont il sait à la fois qu’il commande une vie commune et qu’il n’a pas nécessairement ni explicitement été mis en commun. En admettant qu’il y a généralisation politique dans pareil contexte, on conviendra du même coup que la généralisation politique intervient également dans certaines façons de se rapporter à l’Humanité elle-même. Manifester au nom des droits de l’homme et attendre de tous les hommes, y compris des chefs de gouvernements, qu’ils oeuvrent pour la reconnaissance de ces droits exige une généralisation certainement plus politique que celle qui m’amène à me lamenter sur mon sort de contribuable, lié pourtant à mon appartenance à un Etat. De même, je généraliserai politiquement mon identité de Français si j’en fais une raison de m’opposer à l’influence culturelle américaine ou bien un slogan nationaliste contre l’immigration. Ce plan assez large sur la généralisation politique nous suffira pour le moment. Il nous évite au moins de préjuger du lien que l’individu construit avec l’ensemble, défini ou non comme entité politique, auquel il appartient. Il nous pousse, à rebours, à examiner le genre de généralisation qu’effectue celui qui prétend penser, juger et agir en citoyen.