1.4. Faiblesse pratique de l’argument

mercredi 8 avril 2009
par Philippe Eon
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La finalité de la généralisation morale n’est pas seulement logique ou grammaticale. Il ne s’agit pas uniquement de mettre de l’ordre dans l’ensemble de nos actions. Le test fonctionne comme un argument qu’on espère contraignant au plan pratique. D’où tire-t-il sa force ? A cette question, les philosophes ont apporté des réponses diamétralement opposées. La version utilitariste du test insiste sur les conséquences de la généralisation : « Qu’adviendrait-il si tout le monde agissait comme toi ? » Aucun être rationnel ne peut vouloir des événements qui lui sont néfastes. Mais la généralisation morale ne souligne pas les conséquences individuelles qui résultent pour chacun du fait que tous accomplissent une certaine sorte d’action. On envisage plutôt par généralisation les conséquences qu’implique pour tous le fait que chacun choisisse d’agir de la même façon. Cette référence au collectif est source de grandes difficultés. Il n’est déjà pas facile de prédire les conséquences de sa propre action. Pas plus aisé de savoir avec certitude en quoi ces conséquences sont souhaitables pour soi ou pour un autre. A quoi puis-je me fier pour le savoir ? Dois-je attendre d’en faire l’expérience ? Mais comment me déciderais-je en fonction d’elles tant qu’elles ne se sont pas réalisées ? La discussion se complique encore si on envisage les conséquences qu’aurait pour tous la généralisation d’une certaine action. Il n’est pas possible de définir ce qui est souhaitable pour tous sans déterminer les principes de l’unité collective. Faut-il donner un sens distributif à l’expression « pour tous » et chercher en quoi la vie collective profite à chacun ? Ou bien faut-il admettre que ce qui est souhaitable pour la vie collective ne l’est pas forcément pour chaque individu ? Qui sera alors le mieux placé pour en juger ? Le formalisme kantien échappe à ces difficultés parce qu’il pense le mobile d’une action morale indépendamment des conséquences qu’on peut en attendre. Ce qui arrive dans le monde, mon propre bonheur par exemple, ne saurait être dit absolument bon puisque cela dépend en partie des circonstances et pas uniquement de ma volonté. Quel doit être le mobile de l’action morale s’il est exclu qu’il soit donné empiriquement ? Ce ne sera ni un objet, ni une situation dans la vie, mais la règle ou la maxime par laquelle un être raisonnable peut déterminer sa volonté. A partir de là, le test de la généralisation morale se comprend très bien. M’est-il possible, en me donnant telle règle pour mon action, de vouloir en même temps qu’elle soit valable pour tous les hommes, c’est-à-dire qu’elle soit élevée au rang de loi universelle ? Si l’universalisation de la maxime donne lieu à une contradiction, alors cette maxime n’est pas morale. C’est ce qui arrive lorsqu’on se dit qu’on volera pour se sortir du besoin car, si tout le monde adoptait la même règle, la propriété disparaîtrait et le vol en même temps. Mais l’argument est contraignant si on tient à la propriété. Or, comme le dit Hegel : « Qu’il n’y ait pas de propriété, cela ne renferme pas pour soi de contradiction, pas plus qu’il n’y en aurait si tel ou tel peuple particulier, telle ou telle famille, etc., n’existaient pas ou si, d’une manière générale, il n’y avait point d’hommes vivants en ce monde. » (Hegel, 1975, §135 Rem.) La généralisation morale, dans le cadre de la philosophie de Kant, revient donc au bout du compte à tester la conformité de l’action avec des habitudes, des lois ou des mœurs en vigueur dans telle société. Elle réintroduit par la bande le donné empirique dont elle prétendait détacher le jugement moral. Pour résumer, disons que la généralisation morale fait naître des problèmes qui tiennent essentiellement à l’usage qu’on souhaite en faire. Il suffit de la considérer comme un test moral, pour que se pose la question de son applicabilité, de sa validité, de sa fiabilité, de son efficience. Bref, pour être utilisable dans notre vie morale, le test doit avoir fait ses preuves. Il doit lui-même avoir été testé. Que doit-on vérifier en l’occurrence ? Un individu est moral dans la mesure où il examine la valeur de ses actes. Il cherche à savoir ce qu’il doit faire. En s’appuyant sur le test de la généralisation morale, il ne se fie pas à son sentiment ni à quelque autre donnée interne. Il introduit entre lui et son action le moyen terme d’une classe dans laquelle il se projette. Il n’est pas étonnant que la réflexion philosophique se soit empressée de tester la pertinence de ce détour jusqu’à dissoudre dans la complexité des problèmes soulevés la fonction normalement décisive du test. Projection dans une classe, classification des actions, force argumentative du test, sur ces trois points la généralisation morale soulève des difficultés considérables. Mon but n’était pas de les surmonter. Je les ai évoquées pour mieux préparer l’usage de la notion de généralisation dans le domaine voisin de la politique.

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